La vie quotidienne dans un quartier populaire

Publié le 17 Décembre 2012

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Des témoignages décrivent la vie quotidienne dans un quartier de Nanterre, avec sa routine,  ses problèmes et ses joies.

 

Si toute une littérature décrit la vie des quartiers populaires, peu d’écrits proviennent directement de ses habitants. Dans Nous… La cité, c’est cette voix étouffée et réprimée qui se fait entendre. Ce livre décrit la vie quotidienne de quatre jeunes qui habitent à Nanterre. « Tout raconter. Le quotidien, les flics, les conneries, le business, la religion, la taule, les à-côtés de la cité » décrit l’avant-propos. Mais ce livre évoque également le désir et le plaisir de l’écriture. Cette démarche permet de briser la grisaille du quotidien. « La cité en toile de fond, les potes, les juges et les flics qui ne cessent de revenir. Et, par-dessus tout, une seule véritable héroïne: l’écriture. Ce livre ne raconte que cela. La découverte du pouvoir des mots » poursuit l’avant-propos.

Ce livre est également le produit de rencontres. Entre la trajectoire du jeune de banlieue et celle de l’éducateur de rue qui décide de partager le quotidien de ceux qu’il est censé aider. Le temps passé ensemble prime alors sur le flicage et le fichage.

Joseph Ponthus, éducateur de rue, décrit le quotidien des cités dans le journal en ligne Article 11. Un éditeur lui propose d’écrire un livre. Mais les problèmes judiciaires et l’identification possible des protagonistes peuvent poser problème pour un texte plus long qu’un article. Un article sur les rapports avec la police doit être écrit par les jeunes eux-mêmes.

 

 

La routine du quartier

 

Mais des obstacles freinent ce projet d’écriture. Des jeunes doivent convaincre les juges de leur laisser suffisamment de temps pour pouvoir écrire. L’article raconte les rapports avec la police au quotidien. Il retrace une anecdote avec un contrôle de la BAC (Brigade anti-criminalité). « Les flics, des fois, ils font exprès d’être intelligents, mais c’est juste de la démagogie… », témoigne quelqu’un. L’article évoque ensuite les perquisitions à six heures du matin et revient sur les méthodes de la BAC. « Ces flics en civil, au profil de malabars passent, repassent, notent et rapportent tout, et emploient de bonnes vieilles ficelles bien connus du camp d’en face » explique l’article. La BAC observe et surveille pour ensuite faire des notes. Les officiers (OPJ) déforment les propos lors des interrogatoires au commissariat. La présence policière, avec même des CRS, devient toujours plus oppressante. Humiliations et provocations caractérise le rapport de la police avec les habitants. « Les jeunes ne sont pas une menace pour le gouvernement, mais le gouvernement se sent menacé par les jeunes » conclue l’article.

 

L’école fait l’objet d’un chapitre. Les jeunes racontent leur enfance, souvent en internat. Les problèmes scolaires débouchent parfois vers la petite délinquance. « Je n’ai plus envie de travailler, je ne pense qu’à faire des bêtises » décrit Sylvain.

Les enseignants ne sont pas toujours pédagogues. « Un bon prof, c’est un prof qui parle et qui explique, pas qui te dis de copier sans réfléchir, ou alors, c’est quelque un d’honnête et de réglo, mais franchement, y en a pas beaucoup » décrit Rachid. Surtout, il faut s’imposer par rapport aux autres enfants pour ne pas se faire piétiner. « Quand on va dans un autre collège, au départ, faut se faire respecter, tu connais personne, faut que tu te battes, sinon t’es un boloss » explique Rachid. Ensuite, le trafic de drogue permet de gagner un peu d’argent.

Pour ceux qui ne sont pas scolarisés, c’est l’école de la rue. « C’est la routine en fait. Un jour le vol, un jour galère, un jour la drogue et un jour shopping parce qu’on aimait bien aller s’acheter des vêtements. La routine, quoi, tous les jours » décrit Alex. L’école de la rue se révèle tout aussi ennuyeuse que la scolarité institutionnelle.

 

En prison Rachid a écrit un « journal du mitard ». Il décrit l’enfermement avec son ennui et sa routine. « Sieste, promenade, gamelle, lecture, prière », Rachid décrit son quotidien comme un refrain lancinant. Mais aussi avec ses petites joies comme la lecture, la musique à la radio ou les discussions avec Choukette, enfermé au même moment que Rachid.

 

 

France, émeutes de 2005

 

La répression

 

Sylvain passe au tribunal, en comparution immédiate, après une bagarre. Il sort libre mais décrit l’angoisse de l’attente et le fonctionnement d’une justice expéditive qui doit s’occuper de nombreux dossiers en peu de temps.

Un texte évoque les émeutes de 2005. Certaines banlieues ne se révoltent pas en raison du trafic de drogue qui achète la paix sociale. Mais d’autres n’ont rien à perdre. Pourtant, la haine de la police fédère la population. Les habitants les plus âgés abritent et aident les émeutiers poursuivis par la police. Mais la répression et les lois d’exception arrêtent les émeutes. Avec l’absence d’une organisation, les actions tournent en rond. Mais les raisons de la colère perdurent. « Parce qu’on sait bien que rien n’a changé depuis. Ce que l’État donne avec une main, il le reprend avec l’autre » décrit le texte.

Dans un autre genre, un récit décrit lucidement le quotidien d’un petit dealer. « En fait, c’est un vrai travail de capitaliste: tout pour le fric, le client est roi et il faut qu’il revienne » décrit ce témoignage. En plus s’ajoute la menace policière.

 

Un jeune de vingt ans, Mohamed, meurt. Il était sur deux roues, poursuivit par une voiture de la BAC. De nombreuses personnes sont tuées par les voitures de la BAC qui foncent sur le deux roues pour le faire tomber. Une lettre de Beubar envoyé à Rachid évoque les conditions de vie dans la prison, notamment la misère sexuelle.

Plusieurs textes évoquent la religion. « De fait c’est pas un effet de mode, c’est un effet de groupe. Si tu te mets sérieusement à la religion, t’arrêtes tout » décrit Rachid. Tous les jeunes semblent croyants, mais pas réellement pratiquants. Alex évoque le traitement médiatique de l’islam qu’il décrit comme une « fabrique de la peur ».

 

Rachid écrit un texte sur la détention depuis sa prison. Il estime que la prison s’apparente à la Cité. Des codes et des hiérarchies sont imposés. Pour éviter les problèmes, il vaut mieux rester dans le rang et se conformer à la norme. Des révoltes spontanées éclatent après un évènement, comme l’absence d’électricité. Mais la répression peut devenir féroce. Les ERIS interviennent cagoulés pour gazer et matraquer brutalement les détenus. Rachid évoque également la misère sexuelle et la frustration qui règne en prison. Riadh précise que la sexualité se limite à la masturbation et à quelques parloirs pour ceux qui ont une petite amie.

 

 

NOUS... LA TÉLÉ    
 

 

Le plaisir de l’écriture

 

Joseph Ponthus décrit son départ. Malgré son impuissance professionnelle, il garde des bons souvenirs de son expérience à Nanterre. Ce livre se conclue par une évocation de l’écriture comme puissance émancipatrice. Les mots permettent de se réapproprier son existence. « On a découvert plein de trucs, un milieu qu’on ne connaissait pas, Article 11, l’édition, tout ça… On est allé à des endroits où l’on ne serait jamais allés. On est partis de rien et on a fait un livre » décrit leur dernier texte. L’écriture permet également de s’extraire de l’identité assignée par la société, de sortir des cloisonnements et des séparations de la vie quotidienne. « On a dragué des meufs en se présentant comme écrivains, on a vanné des keufs qui nous demandez notre profession et on leur répondait la même chose. Souvent, ils nous disaient que c’était impossible que des petits cons comme nous puissent écrire un livre… », poursuit le texte.

 

Rachid, le plus prolifique évoque également le plaisir littéraire. « Je me suis mis à lire alors que je ne lisais pas beaucoup avant. Et lire, ça te fait réfléchir par rapport à ta propre situation » témoigne Rachid. Il estime que l’écriture permet d’observer l’évolution de sa pensée et de sa perception. Il insiste sur l’importance des témoignages qui montrent bien la collusion entre la police et la justice et la corruption comme essence du pouvoir. « Parce que dans ce système y a que deux façons de s’en sortir: soit péter le million, soit tout péter » conclue Rachid.

Joseph souligne la difficulté de conclure un récit qui se confond avec la vie quotidienne. « Se dire qu’il n’y aura pas de fin. Dans les livres, si. Mais pas dans nos rires à venir, nos deuils aussi, sans doute. Pas dans nos vies » souligne Joseph. Il lance un cri d’encouragement aux jeunes qu’il a suivi jusqu’à présent et qui deviennent progressivement autonomes. « Allez les gars, cassez-vous, bordel. Vivez, lisez, apprenez, souffrez, aimez. Vivez » lance Joseph. 

 

 

Source: Rachid Ben Bella, Sylvain Erambert, Riadh Lakhéchène, Alexandre Philibert, Joseph Ponthus, Nous… La cité. « On est parti de rien et on a fait un livre », Zones - La Découverte, 2012

Livre en ligne sur le site des éditions Zones

 

 

Articles liés:

Articles de Joseph Ponthus sur le journal en ligne Article 11

Recension du livre sur le blog Sur le fil avec 2 "n"

Mehdi Ahoudig, "Ma cité va parler", sur Arte Radio

Joseph Confavreux, "Ma cité va parler", publié le 24 septembre 2012 sur le journal en ligne Mediapart

Rédigé par zones-subversives

Publié dans #Sociologie critique

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