17 juin 2013 1 17 /06 /juin /2013 10:30

 

La musique peut sortir du cadre bourgeois et conformiste pour permettre l’expression d’une créativité ludique et artistique. Luigi Russolo et John Cage réinventent la musique pour rendre la vie passionnante.
 

La musique ne se réduit pas à un simple produit de l’industrie culturelle. Avec la fête de la musique et autres spectales consuméristes, cette expression artistique est devenue une simple marchandise. Pourtant, la musique permet aussi d’exprimer une créativité libérée de toute contrainte.

Les éditions Allia publient des textes importants qui permettent de retracer l’histoire des avant-gardes artistiques. Deux textes sont récemment publiés pour souligner l’importance de la musique dans la démarche des mouvements artistiques.

 

 

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Luigi Russolo et la musique des futuristes

Un manifeste futuriste de 1913, intitulé L’Art des bruits, est pertinemment republié. Dans ce texte, Luigi Russolo s’attache à la dimension spirituelle des sons et du bruit. Cet artiste, plutôt intéressé par la peinture, présente sa conception futuriste des sonorités pour réinventer la musique. « Les peuples primitifs attribuèrent au son une origine divine », observe Luigi Russolo. L’art musical s’attache à l’harmonie des sons pour caresser les oreilles. Ensuite, des sons discordants inventent de nouvelles sensations acoustiques. Les sons purs s’opposent aux sons-bruits, dont la variété semble infinie.

Mais les futuristes s’ennuient dans les concerts de musiques classiques et tentent de raviver un scandale musical. « Pouah ! Sortons vite, car je ne puis guère réprimer trop longtemps mon désir fou de créer enfin une véritable réalité musicale en distribuant à droite et à gauche de belles gifles sonores, enjambant et culbutant violons et pianos, contrebasses et orgues gémissantes ! Sortons ! », enrage Luigi Russolo. Les bruits ne sont pas toujours désagréables et peuvent procurer d’agréables sensations. Les sonorités de la vie quotidienne, des villes, de la nature, des animaux peuvent être redécouvertes. Le compositeur doit s’appuyer sur ses différents bruits pour inventer de nouvelles sensations harmonieuses. « L’art des bruits tirera sa principale faculté d’émotion du plaisir acoustique spécial que l’inspiration de l’artiste obtiendra par des combinaisons de bruits », propose Luigi Russolo. Il énumère différents types de bruits, par exemple : grondements, sifflements, murmures, stridences, grommellements, cliquetis, bruits de percussion sur différents matériaux, voix d’hommes et d’animaux ; cris, gémissements, hurlements, rires… L’artiste futuriste s’attache à classer ses différents types de bruits.

Surtout, cet art des bruits doit réinventer la musique. « Il faut élargir et enrichir de plus en plus le domaine des sons. Ceci répond à un besoin de notre sensibilité », souligne Luigi Russolo. L’utilisation des bruits ouvre de nouvelles possibilités musicales. L’artiste doit ensuite se réapproprier ses bruits pour composer une création originale. « Ce nouvel orchestre obtiendra les plus complexes et les plus neuves émotions sonores, non par une succession de bruits imitatifs reproduisant la vie, mais par une association fantastique de ces timbres variés », préconise Luigi Russolo. Les musiciens doivent développer une sensibilité pour être à l’écoute de nouveaux bruits, dont la variété semble infinie.

 

                  

 

John Cage et la musique moderne

Le compositeur John Cage exprime sa conception de la musique et de la créativité dans une conférence de 1948. « Je vais vous raconter comment j’en suis venu à composer de la musique et comment mes idées musicales, tant théoriques que pratiques, se sont développées », présente John Cage. Il découvre la musique alors enfant. Il décrit un "coup de foudre", notamment pour la musique populaire accessible à tous. Ses parents lui offrent un piano, mais regardent avec méfiance cette passion qui ne permet pas de gagner sa vie. Néanmoins, John Cage ne semble très doué pour le piano. Mais il s'intéresse à l'interprétation des œuvres musicales.

John Cage n'est pas particulièrement enthousiasmé par les études et l'université. Au cours de son séjour en France il s'intéresse à l'architecture mais refuse de s'enfermer dans une discipline professionnelle séparée et cloisonnée. « Le lendemain, je lui ai dit que ce n’était pas un métier fait pour moi, car il y avait beaucoup de choses que j’aimais et qui n’avaient rien à voir avec l’architecture, ainsi que maintes autres choses encore dont je ne soupçonnais même pas l’existence et que j’étais curieux de connaître », se souvient John Cage. Le jeune homme découvre avec enthousiasme la peinture et la musique moderne. Il pense pouvoir également devenir un grand artiste.

 

John Cage devient alors un élève appliqué mais sans la moindre originalité créative. « J’ai très peu de souvenirs de mes premières tentatives en matière de composition, si ce n’est qu’elles étaient dénuées de sensualité et de puissance expressive », reconnaît John Cage. Dans le contexte de la Grande Dépression, il tente de gagner sa vie en tenant des conférences sur l'art et la musique moderne. Cette expérience lui permet d'approfondir ses connaissances. « J’avouais que je ne connaissais rien à mon sujet, mais je promettais d’en apprendre le plus possible au fil des semaines. C’est ainsi que je me suis familiarisé avec une grande partie de la musique moderne », se souvient John Cage. Il apprend surtout à composer et à rassembler des sons pour qu'ils s'accordent. Il étudie l'harmonie et le rythme à New York.

Il compose et expérimente différentes sonorités. « Cependant, j’ai réussi à convaincre trois autres personnes de répéter cette musique avec moi, et nous avons utilisé tout ce qui nous passait sous la main : nous avons tambouriné sur des tables, des livres, des chaises, etc. », décrit John Cage. Des outils de cuisine sont également utilisés. Des instruments peuvent être trouvés et fabriqués à partir des objets du quotidien. Il s'inspire ainsi des futuristes et de Luigi Russolo. La percussion renvoie aux sonorités mélodieuses, mais aussi au simple bruit. « De ce fait, tout comme on peut dire de la musique moderne en général qu’elle retrace l’histoire de la libération de la dissonance, de même cette nouvelle musique participe de la tentative de libérer tout son audible du carcan des préjugés musicaux », observe John Cage. La musique ne se compose plus uniquement de mélodie, d'harmonie et de rythme. « Pour moi, elle était désormais l’organisation du son, plus précisément l’organisation par n’importe quel moyen de n’importe quel son », définit John Cage. Cette conception de la musique dépasse le cadre imposé par la culture occidentale bourgeoise. Les nouvelles technologies, comme l'électricité ou le film, peuvent être également utilisées.

 

John Cage peut enregistrer aux studios de la Cornisch School un album intitulé Imaginary Landscapes. Il préfère expérimenter différentes sonorités plutôt que de commencer à composer une musique avant de la jouer. Surtout, John Cage s’oppose à la musique professionnelle et privilégie le plaisir de jouer. Il compose « de la musique qui pouvait être jouée par un groupe d’amateurs éclairés, des musiciens qui n’avaient pas développé leur talent à un niveau professionnel et qui, de ce fait, disposaient encore de temps pour prendre plaisir à jouer entre amis ». La spontanéité prime sur la recherche mercantile.

John Cage compose également pour accompagner des chorégraphies de danse. A partir d’un piano, différentes sonorités peuvent être découvertes. Cet instrument, qui incarne la musique occidentale traditionnelle peut également produire de la percussion. Le compositeur décrit tout le plaisir qu’il éprouve dans cette recherche ludique de nouveaux sons. « Ce plaisir reste aujourd’hui intact, parce que les possibilités sont infinies », souligne John Cage. Il compose avec Lou Harrisson dans une démarche plus collective, mais toujours aussi ludique. « Les particularités de l’individu isolé disparaissent presque entièrement, et une convivialité aux allures de fête point alors naturellement à travers la musique », décrit John Cage. Cette musique collective incarne pour lui une « vision démocratique de la vie ».

 

 

                     

 

Le plaisir et la créativité contre l’ordre social

 

Mais, dans le contexte de la ville de New York pendant la guerre, cette musique qui refuse la recherche du profit se heurte aux conformismes et aux contraintes sociales. La civilisation marchande s’attache à réprimer tout ce qui relève de la gratuité et du simple plaisir. John Cage se montre nostalgique d’anciennes cultures idéalisées. Mais ses civilisations « ne considéraient pas la musique comme un moyen d’acquérir fortune et gloire mais la mettaient au service du plaisir et de la spiritualité », pense John Cage. Contre l’Occident marchand, il oppose l’idéal d’un Orient spirituel, sensuel, orgastique.

Il s’intéresse à la psychanalyse qui montre que la société moderne produit des névroses. La musique, et la composition, doit au contraire permet l’épanouissement individuel. « Si l’on fait de la musique de manière désintéressée, comme diraient les Orientaux, c’est-à-dire sans se soucier d’argent ou de gloire mais simplement par amour pour cet art, elle devient une activité qui permet l’intégration, et l’on connaîtra dans sa vie des moments de plénitude et d’accomplissement », estime John Cage. La musique ne doit plus rechercher la reconnaissance ou le profit mais le bien-être.

Le compositeur ne cherche pas à produire des chefs d’œuvre à travers une musique institutionnelle et reconnue, grandiose et impressionnante. Au contraire, l’art doit favoriser la plénitude et le plaisir. John Cage dénonce l’industrie culturelle et les compositeurs qui recherchent plus le profit marchand que l’expérimentation créatrice. La musique doit satisfaire un désir ludique. « Le plaisir résiderait alors dans la convivialité et l’anonymat, et dans la musique », résume John Cage.

 

Ses artistes tentent de réinventer la musique et, au-delà, la démarche créative. L’expérimentation musicale n’est pas séparée des autres formes d’expression artistique. La musique n’est plus une simple discipline cloisonnée, et encore moins professionnelle. L’ouverture à de nouveaux sons permet à chacun d’exercer sa sensibilité artistique, et pas uniquement au cours d’un concert ennuyeux.

Ses réflexions ouvrent des pistes pour la pensée révolutionnaires. La musique doit être faite par tous et non par un, comme l’affirme Lautréamont au sujet de la poésie. La séparation entre l’artiste et le spectateur disparaît puisque chacun peut expérimenter sa propre musique, développer sa propre sensibilité et exprimer sa subjectivité.

Ensuite, la musique ne se confond plus avec l’industrie culturelle. L’activité artistique ne recherche plus le profit ou le succès. Au contraire, la libération de la créativité spontanée semble guidée par la simple recherche du plaisir. Cette conception de la musique inspire le mouvement punk et la contre-culture. Mais cette démarche peut également s’étendre à tous les aspects de la vie. Chacun peut faire de son existence un jeu pour expérimenter la recherche du plaisir.

 

 

Sources :

Luigi Russolo, L’Art des bruits. Manifeste futuriste 1913, Allia, 2013

John Cage, Confessions d’un compositeur (Traduit de l’anglais par Elise Patton), Allia, 2013

 

Articles liés :

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Emancipation et sensibilté artistique

Critiquer l’art pour passionner la vie

http://music.blog.lemonde.fr/2011/08/17/voyage-dans-le-hip-hop-experimental/

Expérimentations musicales et sensibilité artistique

La musique peut sortir du cadre bourgeois et conformiste pour permettre l’expression d’une créativité artistique. Luigi Russolo et John Cage réinventent la musique pour rendre la vie passionnante.

La musique ne se réduit pas à un simple produit de l’industrie culturelle. Avec la fête de la musique et autres spéctables consuméristes, cette expression artistique est devenue une simple marchandise. Pourtant, l a musique permet aussi d’exprimer une créativité libérée de toutes contraintes.

Les éditions Allia publient des textes importants qui permettent de retracer l’histoire des avant-gardes artistiques http://zones-subversives.over-blog.com/tag/Avant-gardes%20artistiques%20et%20politiques/ . Deux textes sont récemment publiés pour souligner l’importance de la musique dans la démarche des mouvements artistiques.

http://nebalestuncon.over-blog.com/article-l-art-des-bruits-de-luigi-russolo-117371571.html

Luigi Russolo et l’Art des bruits

Un manifeste futuriste de 1913, intitulé L’Art des bruits http://www.editions-allia.com/fr/livre/218/art-des-bruits-l, est pertinemment republié. Dans ce texte, Luigi Russolo http://fr.wikipedia.org/wiki/Luigi_Russolo s’attache à la dimension spirituelle des sons et du bruit. Cet artiste, plutôt intéressé par la peinture, présente sa conception futuriste des sonorités pour réinventer la musique. « Les peuples primitifs attribuèrent au son une origine divine », observe Luigi Russolo. L’art musical s’attache à l’harmonie des sons pour caresser les oreilles. Ensuite, des sons discordants inventent de nouvelles sensations acoustiques. Les sons purs s’opposent aux sons-bruits, dont la variété semble infinie.

Mais les futuristes s’ennuient dans les concerts de musiques classiques et tentent de raviver un scandale musical. « Pouah ! Sortons vite, car je ne puis guère réprimer trop longtemps mon désir fou de créer enfin une véritable réalité musicale en distribuant à droite et à gauche de belles gifles sonores, enjambant et culbutant violons et pianos, contrebasses et orgues gémissantes ! Sortons ! », enrage Luigi Russolo. Les bruits ne sont pas toujours désagréables et peuvent procurer d’agréables sensations. Les sonorités de la vie quotidienne, des villes, de la nature, des animaux peuvent être redécouvertes. Le compositeur doit s’appuyer sur ses différents bruits pour inventer de nouvelles sensations harmonieuses. « L’art des bruits tirera sa principale faculté d’émotion du plaisir acoustique spécial que l’inspiration de l’artiste obtiendra par des combinaisons de bruits », propose Luigi Russolo. Il énumère différents types de bruits, par exemple : grondements, sifflements, murmures, stridences, grommellements, cliquetis, bruits de percussion sur différents matériaux, voix d’hommes et d’animaux ; cris, gémissements, hurlements, rires… L’artiste futuriste s’attache à classer ses différents types de bruits.

Surtout, cet art des bruits doit réinventer la musique. « Il faut élargir et enrichir de plus en plus le domaine des sons. Ceci répond à un besoin de notre sensibilité », souligne Luigi Russolo. L’utilisation des bruits ouvre de nouvelles possibilités musicales. L’artiste doit ensuite se réapproprier ses bruits pour composer une création originale. « Ce nouvel orchestre obtiendra les plus complexes et les plus neuves émotions sonores, non par une succession de bruits imitatifs reproduisant la vie, mais par une association fantastique de ces timbres variés », préconise Luigi Russolo. Les musiciens doivent développer une sensibilité pour être à l’écoute de nouveaux bruits, dont la variété semble infinie.

 

http://nebalestuncon.over-blog.com/article-confessions-d-un-compositeur-a-composer-s-confessions-de-john-cage-117964899.html

John Cage et la musique moderne

Le compositeur John Cage http://fr.wikipedia.org/wiki/John_Cage exprime sa conception de la musique et de la créativité dans une conférence de 1948. « Je vais vous raconter comment j’en suis venu à composer de la musique et comment mes idées musicales, tant théoriques que pratiques », présente John Cage. Il découvre la musique alors enfant. Il décrit un "coup de foudre", notamment pour la musique populaire accessible à tous. Ses parents lui offrent un piano, mais regardent avec méfiance cette passion qui ne permet pas de gagner sa vie. Néanmoins, John Cage n'est pas particulièrement doué pour le piano. Mais il s'intéresse à l'interprétation des œuvres musicales.

John Cage n'est pas particulièrement enthousiasmé par les études et l'université. Au cours de son séjour en France il s'intéresse à l'architecture mais refuse de s'enfermer dans une discipline professionnelle séparée et cloisonnée. « Le lendemain, je lui ai dit que ce n’était pas un métier fait pour moi, car il y avait beaucoup de choses que j’aimais et qui n’avaient rien à voir avec l’architecture, ainsi que maintes autres choses encore dont je ne soupçonnais même pas l’existence et que j’étais curieux de connaître », se souvient John Cage. Le jeune homme découvre avec enthousiasme la peinture et la musique moderne. Il pense pouvoir également devenir un grand artiste.

 

John Cage devient alors un élève appliqué mais sans la moindre originalité créative. « J’ai très peu de souvenirs de mes premières tentatives en matière de composition, si ce n’est qu’elles étaient dénuées de sensualité et de puissance expressive », reconnaît John Cage. Dans le contexte de la Grande Dépression, il tente de gagner sa vie en tenant des conférences sur l'art et la musique moderne. Cette expérience lui permet d'approfondir ses connaissances. « J’avouais que je ne connaissais rien à mon sujet, mais je promettais d’en apprendre le plus possible au fil des semaines. C’est ainsi que je me suis familiarisé avec une grande partie de la musique moderne », se souvient John Cage. Il apprend surtout à composer et à rassembler des sons pour qu'ils s'accordent. Il étudie l'harmonie et le rythme à New York.

Il compose et expérimente différentes sonorités. « Cependant, j’ai réussi à convaincre trois autres personnes de répéter cette musique avec moi, et nous avons utilisé tout ce qui nous passait sous la main : nous avons tambouriné sur des tables, des livres, des chaises, etc. », décrit John Cage. Des outils de cuisine sont également utilisés. Des instruments peuvent être trouvés et fabriqués à partir des objets du quotidien. Il s'inspire ainsi des futuristes et de Luigi Russolo. La percussion renvoie aux sonorités mélodieuses, mais aussi au simple bruit. « De ce fait, tout comme on peut dire de la musique moderne en général qu’elle retrace l’histoire de la libération de la dissonance, de même cette nouvelle musique participe de la tentative de libérer tout son audible du carcan des préjugés musicaux », observe John Cage. La musique ne se compose plus uniquement de mélodie, d'harmonie et de rythme. « Pour moi, elle était désormais l’organisation du son, plus précisément l’organisation par n’importe quel moyen de n’importe quel son », définit John Cage. Cette conception de la musique dépasse le cadre imposé par la culture occidentale bourgeoise. Les nouvelles technologies, comme l'électricité ou le film, peuvent être également utilisées.

 

John Cage peut enregistrer aux studios de la Cornisch School un album intitulé Imaginary Landscapes. Il préfère expérimenter différentes sonorités plutôt que de commencer à composer une musique avant de la jouer. Surtout, John Cage s’oppose à la musique professionnelle et privilégie le plaisir de jouer. Il compose « de la musique qui pouvait être jouée par un groupe d’amateurs éclairés, des musiciens qui n’avaient pas développé leur talent à un niveau professionnel et qui, de ce fait, disposaient encore de temps pour prendre plaisir à jouer entre amis ». La spontanéité prime sur la recherche mercantile.

John Cage compose également pour accompagner des chorégraphies de danse. A partir d’un piano, différentes sonorités peuvent être découvertes. Cet instrument, qui incarne la musique occidentale traditionnelle peut également produire de la percussion. Le compositeur décrit tout le plaisir qu’il éprouve dans cette recherche ludique de nouveau sons. « Ce plaisir reste aujourd’hui intact, parce que les possibilités sont infinies », souligne John Cage. Il compose avec Lou Harrisson dans une démarche plus collective, mais toujours aussi ludique. « Les particularités de l’individu isolé disparaissent presque entièrement, et une convivialité aux allures de fête point alors naturellement à travers la musique », décrit John Cage. Cette musique collective incarne pour lui une « vision démocratique de la vie ».

 

 

http://lynerobichaud.blogspot.fr/2011/09/oser-risquer-agir.html

 

Le plaisir et la créativité contre l’ordre social

 

Mais, dans le contexte de la ville de New York pendant la guerre, cette musique qui refuse la recherche du profit se heurte aux conformismes et aux contraintes sociales. La civilisation marchande s’attache à réprimer tout ce qui relève de la gratuité et du simple plaisir. John Cage se montre nostalgique d’anciennes cultures idéalisées. Mais ses civilisations « ne considéraient pas la musique comme un moyen d’acquérir fortune et gloire mais la mettaient au service du plaisir et de la spiritualité », pense John Cage. A l’Occident marchand, il oppose l’idéal d’un Orient spirituel, sensuel, orgastique. Il s’intéresse à la psychanalyse qui montre que la société moderne produit des névroses. La musique, et la composition, doit au contraire permet l’épanouissement individuel. « Si l’on fait de la musique de manière désintéressée, comme diraient les Orientaux, c’est-à-dire sans se soucier d’argent ou de gloire mais simplement par amour pour cet art, elle devient une activité qui permet l’intégration, et l’on connaîtra dans sa vie des moments de plénitude et d’accomplissement », estime John Cage. La musique ne doit plus rechercher la reconnaissance ou le profit mais le bien-être.

Le compositeur ne cherche pas à produire des chefs d’œuvre à travers une musique institutionnelle et reconnue, grandiose et impressionnante. Au contraire, l’art doit favoriser la plénitude et le plaisir. John Cage dénonce l’industrie culturelle et les compositeurs qui recherchent plus le profit marchand que l’expérimentation créatrice. La musique doit satisfaire un désir ludique. « Le plaisir résiderait alors dans la convivialité et l’anonymat, et dans la musique », résume John Cage.

 

Ses artistes tentent de réinventer la musique et, au-delà, la démarche créative. L’expérimentation musicale n’est pas séparée des autres formes d’expression artistique. La musique n’est plus une simple discipline cloisonnée, et encore moins professionnelle. L’ouverture à de nouveaux sons permet à chacun d’exercer sa sensibilité artistique, et pas uniquement au cours d’un concert ennuyeux.

Ses réflexions ouvrent des pistes pour la pensée révolutionnaires. La musique doit être faite par tous et non par un, comme l’affirme Lautréamont au sujet de la poésie. La séparation entre l’artiste et le spectateur disparaît puisque chacun peut expérimenter sa propre musique et exprimer sa subjectivité.

Ensuite, la musique ne se confond plus avec l’industrie culturelle. L’activité artistique ne recherche plus le profit ou le succès. Au contraire, la libération de la créativité spontanée semble guidée par la simple recherche du plaisir. Cette conception de la musique inspire le mouvement punk et la contre-culture. Mais cette démarche peut également s’étendre à tous les aspects de la vie. Chacun peut faire de son existence un jeu pour expérimenter la recherche du plaisir.

 

 

Source : Luigi Russolo, L’Art des bruits. Manifeste futuriste 1913 http://www.editions-allia.com/fr/livre/218/art-des-bruits-l, Allia, 2013

Source : John Cage, Confessions d’un compositeur (Traduit de l’anglais par Lise Patton), Allia, 2013

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Critiquer l’art pour passionner la vie

Pour aller plus loin :

Site sur Luigi Russolo http://luigi.russolo.free.fr/som1.html

http://www.myspace.com/zaxed

 

Critique de « L’Art des bruits » de Luigi Russolo, publiée sur le blog Welcom to Nebalia le 26 avril 2013

http://nebalestuncon.over-blog.com/article-l-art-des-bruits-de-luigi-russolo-117371571.html

Critique de « Confessions d’un compositeur », de John Cage, publiée sur le blog Welcom to Nebalia le 22 mai 2013

http://nebalestuncon.over-blog.com/article-confessions-d-un-compositeur-a-composer-s-confessions-de-john-cage-117964899.html

Photos :

http://lynerobichaud.blogspot.fr/2011/09/oser-risquer-agir.html

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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 15:56

Crédit photo: mag14.com

 

Dans le contexte de la faillite de la gauche au pouvoir, des intellectuels présentent leur conception de la politique.

 

Des intellectuels critiques s’expriment dans le numéro 41 de la revue Lignes. Ils livrent leur analyse et leur sentiment sur la situation politique, notamment de la France. En mai 2013, la gauche est au pouvoir depuis un an. Mais François Hollande mène la même politique que la droite, avec la chasse aux immigrés et la servilité au patronat. C’est surtout un contexte qui se caractérise par des politiques d’austérité, partout en Europe. En France, le droit du travail est à nouveau attaqué pour renforcer le pouvoir des patrons dans les entreprises. Mais l’Accord national interprofessionnel (ANI) et les autres mesures d’austérité peuvent facilement s’imposer face à l’apathie du mouvement social.

Face à ce sinistre bilan, la revue Lignes interroge des intellectuels proches de la gauche radicale pour leur demander ce qu’il reste de la politique : de sa parole, de sa promesse, de son action.

 

 

                       couverture de CE QU'IL RESTE DE LA POLITIQUE

 

Le gouvernement de gauche : un désastre annoncé

 

Des contributions se penchent sur le gouvernement socialiste. François Hollande n’a pas véritablement suscité d’enthousiasme et n’a pas déchaîné les espérances de changement. Il se contente aujourd’hui de mener une politique d’austérité.

 

« Je ne suis ni déçu ni surpris par les accomplissements ou les manquements de François Hollande depuis son élection en mai 2012, car tous ses faits et gestes étaient inscrits […] dans l’ADN du parti socialiste », admet Jean-Loup Amselle. Loin de trahir des espérances, la gauche se contente toujours de gérer la capitalisme. Léon Blum assumait déjà que les socialistes s’apparentent à des « gérants loyaux du capitalisme ». Mais cette gestion n’est pas plus douce que sous la droite. Les socialistes mènent la politique du Medef et déroulent leur politique d’austérité. « Le gouvernement entend ainsi abaisser le niveau de vie du peuple en alourdissant les impôts de façon à alléger les charges des entreprises et restaurer leur compétitivité », résume Jean-Loup Amselle.

 

Philippe Hauser estime que l’arrivée de la gauche au pouvoir ne change rien. Le PS demeure un parti d’État, surtout composé de bureaucrates. « Faire tomber un gouvernement, gagner une élection, n’entament en rien l’existence de l’État, sa vie régulière été ordonnée », analyse Philippe Hauser. Guerre au Mali, répression antiterroriste, expulsions de sans papiers : le gouvernement de gauche s’attache au contraire à affirmer la puissance de l’État.

 

Plinio Prado n’éprouve aucune déception face au gouvernement de gauche. Cette élection ne suscitait pour lui aucun espoir. Ceux qui sont au postes de commandement se ressemblent tous, à travers leur milieu social et à travers les politiques qu’ils mènent. « Ce sont réellement des fondés du pouvoir du capital, comme l’eût dit Marx », observe Plinio Prado. Seul le discours évolue, mais pour habiller les mêmes pratiques. La politique se réduit à une gestion technique du système capitaliste. Toute perspective de rupture révolutionnaire semble désormais disparaître. Aucun projet d’émancipation ou de société alternative ne se dessine.

 

Au-delà du gouvernement actuel, c’est toute la société moderne qui semble agoniser. La civilisation marchande et la gestion bureaucratique vident la politique de tout véritable sens.

 

 

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Gestion de la marchandise et vide politique

 

Gérard Briche observe la domination de l’économie. Pour lui, le capitalisme consiste à réduire la production au calcul économique et à la quantification. « Réduire le producteur à n’être qu’un producteur, réduire la chose produite à n’être qu’un produit proposé sur un marché, et plus généralement tout réduire à n’être qu’une marchandise, c’est-à-dire quelque chose qui a un prix, qui peut se vendre et s’acheter, c’est une originalité du capitalisme », analyse Gérard Briche. La croissance, travailler, produire, vendre, et la valeur ne créent pas de richesses mais uniquement un monde d’inégalités et de pauvreté.

 

Olivier Jacquemond observe que la politique s’apparente à un carnaval. Les discours enflammés et le renversement momentané des valeurs permettent surtout de conforter l’ordre établi. Pendant les campagnes électorales, tout le monde semble pouvoir accéder au trône. Mais après cette récréation rituelle vient l’inévitable retour à l’ordre. La communication et le marketing politique révèlent la dimension non subversive des campagnes électorales. Les élections ne peuvent alors déboucher que vers la frustration.

 

Jean-Paul Curnier observe que la politique se réduit à une routine bureaucratique et électoraliste. L’action et la réflexion collective disparaissent pour laisser place aux seuls enjeux de pouvoir institutionnel. « Ce qui a disparu des mœurs, c’est cette forme collective d’emploi de l’intelligence humaine qui seule peut qualifier un peuple comme assemblée démocratique, c’est la possibilité d’un peuple penseur de sa propre condition, de son devenir et des moyens de la construire », observe Jean-Paul Curnier. La politique se limite à un aménagement de l’exercice du pouvoir et à un simple maintien de l’ordre.

La société marchande fabrique un peuple de consommateurs passifs et infantiles. C’est l’indignation qui prédomine dans un contexte de vacuité intellectuelle et d’assèchement de toute réflexion critique. « L’indignation c’est la révolte sans pensée et sans politique, c’est l’insurrection à la portée des peluches », ironise Jean-Paul Curnier. Seule la désobéissance permet de rompre avec l’assujettissement au pouvoir. Désobéir permet de « rompre le pacte silencieux qui voit la passivité, l’immaturité et l’indifférence s’échanger contre les soi-disant bienfaits protecteurs du système », analyse Jean-Paul Curnier.

 

Face à ce constat accablant, la posture intellectuelle de contempteur du désastre ne suffit pas. L’action politique demeure indispensable pour transformer l’existant.

 

 

Hollande et Mélenchon, affiches électorales Sipa

 

La politique institutionnelle et ses limites

 

Le philosophe Etienne Balibar ressort le vieux refrain social-démocrate et citoyenniste, incarné aujourd’hui par le Front de gauche. Il prétend aspirer à une « expropriation des expropriateurs » pour permettre une réappropriation de la chose publique par les citoyens. Mais, selon Etienne Balibar, ce projet passe par les institutions pour mettre en œuvre des réformes successives. Contrairement à ce discours à la mode, les mouvements de transformation sociale ne peuvent passer que par des mouvements de rupture, en conflictualité avec les institutions.

 

Dans la même veine, Véronique Bergen alimente les illusions réformistes. Dans un élan de naïveté, la philosophe estime que François Hollande a trahi ses électeurs, Le discours douteux de la philosophe l’amène à défendre les élections et les institutions contre le supposé règne de la finance. Véronique Bergen ignore que ce sont les États, les gouvernements et les institutions qui ont mené des politiques de dérégulation et de financiarisation de l’économie.

 

René Schérer rentre dans le rang, comme tous les intellectuels qui incarnent l’esprit de Mai 68. Cet ancien militant du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) défend désormais le mariage pour tous. Ce fouriériste, partisan de la révolution sexuelle, attaquait toutes les normes et les contraintes sociales. Il fait désormais l’apologie de la famille, du mariage et du petit couple bourgeois. Le mariage homosexuel apparaît donc pour lui une avancée permise par le gouvernement socialiste. Mais c’est évidemment une imposture qui ne fait qu’intégrer encore un peu plus les homosexuels au conformisme bourgeois.

 

Le sociologue Eric Fassin observe l’évolution du débat politique. Cet intellectuel de centre-gauche est désormais assimilé à un ultra gauchiste. Il reste un électeur docile et discipliné, mais observe les limites de la gauche institutionnelle et d’un changement par les urnes.

 

La contribution de Gérard Mauger reflète la plupart des analyses des intellectuels de gauche. Le sociologue dénonce le PS qui mène une politique de droite, avec une idéologie social-libérale. Pour lui, il faut construire une gauche de gauche qui s’oppose à la gauche de droite du gouvernement. Mais cette gauche de gauche se distingue surtout à une gauche plus radicale et libertaire attachée à l’intensification des luttes sociales et à un renversement de société.

Pierre Sauvêtre annone le discours du Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon. Cette prétendue « vraie gauche » doit conduire les révoltes sociales vers le chemin balisé des élections et de la politique institutionnelle. Il s’agit d’une impasse qui réhabilite la vieille social-démocratie, remaquillée avec une couche verdâtre.

 

Mais la politique ne doit pas se réduire aux sphères institutionnelles et bureaucratiques. C’est dans les luttes sociales que de nouvelles pratiques émergent pour dessiner une autre société.

 

 

 

De nouvelles perspectives politiques

 

Au-delà su PS, Philippe Corcuff souligne l’apathie intellectuelle d’une gauche radicale recroquevillée dans ses vielles revendications étatistes et réformistes. Contre les avant-gardes, les experts et les politiciens, les opprimés doivent s’émanciper eux-mêmes. Contre le repli national, incarné par Mélenchon, un internationalisme de résistance peut émerger.

 

Mathilde Girard refuse la conception dominante de la politique, réduite à la gestion institutionnelle. Au contraire, la politique doit se réinventer dans les marges du pouvoir et des gouvernements. « Politique est alors le nom de ce qui s’exprime dans l’instant, dans la révolte, dans les expériences collectives, dans les singularités, les minorités - dans la souveraineté », précise Mathilde Girard.

 

Michael Löwy distingue deux formes de politiques. La politique institutionnelle se réduit à la gestion du capital et au maintien de l’ordre. Cette politique règne, gouverne et exerce le pouvoir d’État. Mais une autre conception de la politique vise à créer une communauté libre et égalitaire.

Les mouvements de révoltes à travers le monde réinventent la politique. « La force de ses mouvements vient tout d’abord de cette négativité radicale, inspirée par une profonde et irréductible indignation », observe Michael Löwy. Les luttes expriment une conflictualité avec l’ordre existant. Les révoltes traduisent une insoumission au pouvoir.

L’utopie renvoie à une autre forme de politique. Karl Mannheim évoque la « fonction subversive » du désir de rupture avec l’ordre établi. L’utopie ne renvoie plus à la simple rêverie mais au projet de bouleversement de l’existant. « Sans indignation, sans utopies, sans révolte et sans ce qu’ Ernst Bloch appelait " paysage de désir ", sans image d’un monde autre, d’une nouvelle société, plus juste et plus solidaire, la politique devient mesquine, vide de sens, creuse », souligne joliment Michael Löwy.

 

Cette démarche utopique doit aussi alimenter une critique radicale de la vie quotidienne. Dans un contexte de désert existentiel, la démarche des avant-gardes artistiques peut s’actualiser pour ré-enchanter la vie.

 

 

                         

 

L’expérience de la revue Contre-Attaque

 

Michel Surya revient sur l’expérience de la revue Contre-Attaque. Union des intellectuels révolutionnaires, diffusée en 1935-1936. Ce mouvement réunit l’écrivain George Bataille et André Breton, figure du surréalisme. Contre-Attaque s’attache au marxisme révolutionnaire : lutte des classes, socialisation des moyens de production, internationalisme. La revue se distingue par une exaltation de la violence révolutionnaire et du peuple en armes pour s’opposer au fascisme. La théorie de Hegel sur la dialectique du maître et de l’esclave est retraduite. « Le temps est venu de nous conduire tous en maîtres et de détruire physiquement les esclaves du capitalisme », indique l’adresse inaugurale de la revue.

 

Contre-Attaque dénonce également l’ordre moral qui maintien l’ordre politique. La famille et la répression sexuelle sont vivement critiquées. « Seule cette morale turbulente et heureuse […] peut servir de principe à des rapports sociaux libérées des misères du système de production actuelle », souligne le texte " La vie de famille ". La révolution sociale doit s’accompagner d’une révolution sexuelle pour permettre une véritable libération humaine. Pourtant les révolutionnaires ne cessent d’ignorer les questions sexuelles, considérées comme décisives par Contre-Attaque.

 

Mais la revue, qui se place sous la figure tutélaire du marquis de Sade, connaît aussi ses limites. Les analyses politiques ne sont pas toujours très fines. Par exemple la démocratie est assimilée au fascisme. Surtout, Contre-Attaque se caractérise par une exaltation de la violence la plus déchaînée. Seules la force, la violence et l’autorité doivent permettre un soulèvement des masses.

 

La rue, l’émotion, l’exaltation doivent guider l’insurrection. Certes, la révolution n’est pas un simple processus rationnel et renvoie au désir et à la passion. Mais les foules irrationnelles peuvent également alimenter la barbarie et la violence la plus arbitraire. Surtout, la révolution ne doit pas déboucher d’une démarche autoritaire mais doit surtout s’appuyer sur la spontanéité.

 

 

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Réinventer la révolution

 

Contre-Attaque s’attache à une critique radicale de la vie quotidienne. La politique révolutionnaire ne doit pas se limiter à la routine militante. Les individus se conforment à un vide existentiel et au confort de la passivité. « L’opium du peuple dans le monde actuel n’est peut-être pas tant la religion que l’ennui accepté », souligne la revue. La détresse et la résignation doivent être bousculées pour déboucher vers l’action révolutionnaire.

 

La revue dénonce la morale bourgeoise qui permet le développement du fascisme. « Père, Patrie, Patron, telle est la trilogie qui sert de base à la vieille société patriarcale et, aujourd’hui, à la chiennerie fasciste », indique la revue.

 

La critique radicale de la vie quotidienne semble indispensable pour réinventer la révolution. La lutte des classes doit permettre d’abolir le mode de production capitaliste. Mais une révolution poétique, esthétique, érotique doit également bouleverser tous les aspects de la vie.

 

Source : Revue Lignes n°41, « Ce qu’il reste de la politique. Enquête, Mai 2012-Mai 2013 », Mai 2013

 

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3 juin 2013 1 03 /06 /juin /2013 12:11

              

 

Des chercheurs en sciences sociales se penchent sur le benchamarking et les nouvelles techniques de management. De l’entreprise aux administrations de l’Etat, une nouvelle discipline s’impose aux salariés.

 

Le benchmarking révèle les nouvelles formes d’aliénation au travail. Cette technique de management impose les normes de compétitivité, de performance, de rentabilité dans les entreprises. La statistique et l’évaluation permettent de discipliner les salariés. Le patronat, mais aussi la bureaucratie et l’administration, ne cessent de promouvoir cette méthode. En 2008, la dirigeante du Medef vante cette technique managériale comme un outil pour réformer la France et faire triompher le néolibéralisme. « Évaluer dans une optique concurrentielle pour s’améliorer », définit Laurence Parisot du Medef pour promouvoir le benchmarking.

Isabelle Bruno et Emmanuel Didier, chercheurs en sciences sociales, analysent la domination du benchmarking au sein même de la gestion de l’État dans un livre récent. Sans surprise, les sociologues adoptent un discours social-démocrate éculé. Avec le néolibéralisme, l’État adopte le fonctionnement d’une entreprise. Mais, loin d’en déduire une collusion toujours plus forte entre l’État et le capital, les sociologues préconisent un retour un bon vieux État social, malgré leur critique de la bureaucratie. Ils baignent dans les illusions réformistes de la gauche de gauche. L’État, loin d’être un outil d’émancipation, demeure le garant de l’ordre social et de la démocratie représentative. Les sociologues ne s'inscrivent donc pas dans une remise en cause radicale de l'Etat, mais seulement de ses évolutions les plus récentes. 

Mais, les analyses des sociologues peuvent être réappropriées pour renouveler une critique radicale de l’État à l’ère du néolibéralisme. Ensuite, un conflit existe au sein des directions des administration tiraillée entre une conception du service public attaché au social et au supposé intérêt général avec les nouveaux bureaucrates férus de management.

Le benchmarking vise à motiver et à mobiliser les salariés pour embrigader jusqu’à leurs émotions et leur subjectivité. Cette technique de management illustre l'aliénation néolibérale.

 

                              

 

Un gouvernement par les statistiques et l’évaluation

 

L’activité des agents publics ne cesse d’être évaluée, comparée, quantifiée. Cette logique quantitative s’impose aux salariés mais aussi aux utilisateurs des services publics. « Ces nouvelles quantités transforment la vie des fonctionnaires et par ricochet notre vie à tous, d’où l’impression justifiée de leur omniprésence grandissante, voir oppressante », décrivent Isabelle Bruno et Emmanuel Didier.

Cette technique de gouvernement s’appuie sur la statistique pour évaluer la performance des acteurs et des activités, imposer des objectifs chiffrés, délimiter le temps et l’espace pour atteindre ses objectifs.

La dimension quantitative, avec ses indicateurs chiffrés, prédomine sur la dimension qualitative. Par exemple, l’enseignement et la recherche ne s’attachent pas à la transmission du savoir mais se réduit à des classements statistiques. Le benchmarking impose une nouvelle forme d’aliénation puisque les sujets eux-mêmes doivent consentir à cette logique quantitative. L’autonomisation des agents se réduit avec la mise en statistique de la réalité.

Mais cette méthode transforme également la réalité. Si la police remplit ses objectifs chiffrés, les statistiques de la délinquance augmentent. Le benchmarking s’auto-alimente et permet une surenchère. Le palmarès et le classement imposent une compétition entre les administrations. Les usagers deviennent des simples clients à la recherche de services performants.

Le néolibéralisme ne se traduit pas par un retrait de l’État. En revanche, l’intervention étatique ne tente plus de modifier la répartition des richesses. Michel Foucault observe que l’État participe à créer un environnement et des conditions propice au développement du néolibéralisme. Le New Public Management (NPM) impose des dispositifs d’auto-contrôle et impulse une nouvelle rationalité bureaucratique. « L’efficience, la qualité, la performance tendent ainsi à se substituer à la grandeur nationale ou à la solidarité intergénérationnelle », observent Isabelle Bruno et Emmanuel Didier. La « réforme de l’État » impose une culture du résultat. Les manuels de management s’attachent à la fixation d’objectifs chiffrés, à la responsabilisation des salariés et à mesurer les performances de chacun.

 

Le New Public Management s’impose dans de nombreux pays. Les administrations deviennent compétitives, rentables, performantes pour mieux servir ses clients. Les agents doivent s’impliquer davantage et définir eux-mêmes leurs objectifs. « La responsabilité, l’initiative, la motivation, les résultats, la participation : autant de clichés repris ensuite à l’envi par les gouvernements successifs, notamment en France », résument Isabelle Bruno et Emmanuel Didier. La Révision générale des politiques publiques (RGPP), lancée en 2007, vise à imposer une « modernisation » de l’administration en France. L’État est géré comme une entreprise concurrentielle pour « faire mieux avec moins ».

La LOLF (Loi organique relative aux lois de finance) est votée dès 2001 et appliquée depuis 2006. La LOLF attribue des budgets par mission, et non plus par ministère. Cette loi doit « orienter la gestion de l’État vers la performance au moyen de nouvelles procédures de quantification de l’activité publique », définissent Isabelle Bruno et Emmanuel Didier. Les agents publics sont désormais contrôlés. La LOLF impose l’évaluation de la performance de chacun et favorise la concurrence entre les agents. « En généralisant la quantification de l’activité administrative tout en l’orientant dans le sens de la performance, elle a étendu et systématisé les réseaux de benchmarking au cœur de l’appareil étatique », analysent Isabelle Bruno et Emmanuel Didier.

Mais, si le benchmarking s’est imposé aux agents, les hauts fonctionnaires ne doivent pas s’y soumettre. Les ministres et les commissaires de police les plus gradés, par exemple, ne sont pas évalués. Pourtant, le benchmarking impose un régime de discours et un répertoire de comportements.

 

 

                        

 

La propagation du nouveau management

 

La généalogie du benchmarking permet d’observer cette entreprise collective, avec ses enjeux et ses rapports de force.

Le contrôle de la qualité n’est pas nouveau. Dans l’usine taylorienne, les contremaîtres surveillent le travail des ouvriers. L’amélioration de la qualité doit réduire les coûts de l’entreprise. Dans le Japon de l’après guerre, une nouvelle génération de cadre promeut le management de la qualité pour s’imposer à la direction des entreprises. Les « cercles de qualité » permettent de responsabiliser et d’impliquer les employés. A partir des années 1980, l’économie des États-Unis subit la concurrence du Japon. Les entreprises américaines adoptent alors les méthodes des concurrents avec le management japonais. A partir de 1986, les États-Unis imposent cette technique de management dans les services publics et l’armée.

La qualité renvoie à l’absence d’imperfection et surtout à la satisfaction des clients. Le contrôle de la qualité n’est plus dévolu aux seuls contremaîtres mais doit devenir la préoccupation de tous les salariés. La figure du patron ou du contremaître disparaît. Le pouvoir est dépersonnalisé à travers la médiation des nombres et des objectifs chiffrés. Le benchmarking exerce ainsi une « discipline indéfinie », selon l’expression de Michel Foucault.

L’entreprise Xerox, qui vend des photocopies, impose le benchmarking à tous les niveaux du processus de production. La technique du benchmarking se diffuse ensuite largement, jusqu’à l’administration de l’État.

Le benchmarking s’apparente à un pouvoir qui n’utilise pas directement la contrainte ou l’obligation légale. « Le benchmarking, ça produit des benchmarks, c’est-à-dire des cibles, des objectifs à atteindre qui ne sont pas fixés dans l’absolu, en fonction des diktats d’un patron exigeant, mais relativement à ce qui se fait de mieux dans le monde », observent Isabelle Bruno et Emmanuel Didier. L’émulation, l’incitation et la compétitivité doivent alors permettre de gouverner les conduites. Les bureaucraties ne s’appuient plus uniquement sur des règlements et sur la hiérarchie mais aussi sur des normes et des comportements. Ce « management de la qualité » s’impose d’abord dans les entreprises avant d’être adopté par les services de l’État.

 

Le reeingeneering vise à réinventer le gouvernement des entreprises et de l’État. Les salariés doivent désormais davantage s’impliquer. « Ils sont censés profiter d’un sentiment d’accomplissement au travail sans précédent », observent même Isabelle Bruno et Emmanuel Didier. Ensuite ce management permet de limiter les coûts de surveillance puisque les salariés doivent devenir responsables et se contrôler eux-mêmes. La rémunération varie désormais en fonction de la performance chiffrée. « Contre le couple poussiéreux de la règle et de l’obéissance, le reeingineering s’appuie sur l’innovation et la responsabilisation, lesquelles passent par un système d’évaluation des performances et par une diminution importante du nombre d’échelons dans l’organisation », résument Isabelle Bruno et Emmanuel Didier.

Le reeingineering se rapproche du benchmarking mais insiste plus sur l’inventivité des équipes que sur les objectifs chiffrés. Dès 1994, l’OCDE incite les États à adopter les techniques de benchmarking. A partir des années 2000, c’est l’Union Européenne qui propage ses pratiques aux administrations publiques des États.

Le management ne s’appuie pas sur l’autorité hiérarchique mais davantage sur les affects personnels. « Au lieu de nous soumettre à des ordres ou à des règles, le benchmarking parvient ainsi à orienter notre engagement dans l’action, à gouverner ce que l’on a tendance à croire de plus personnel : nos initiatives », analysent Isabelle Bruno et Emmanuel Didier.

 

 

                 

 

La gestion de l’Etat entreprise

 

Le benchmarking s’observe dans de nombreuses administrations publiques.

Au sein de la police, le benchmarking se heurte à la logique juridique de l’État. Mais la police de proximité, dont les résultats sont jugés peu efficaces, permet d’introduire la politique du chiffre. C’est en 1994, à New York, que ses méthodes émergent dans la police. Le soucis d’efficacité, focalisé sur les statistiques de la délinquance, incite à réprimer plus durement les petits délits. Les agents de police doivent prendre des initiatives, selon la logique managériale, et peuvent s’écarter de la loi. La violence policière devient alors plus brutale.

En France, ses méthodes sont introduites en 2001 par Lionel Jospin qui incite le préfet de Paris à se rendre à New York. Ensuite, Nicolas Sarkozy n’hésite pas à mettre en concurrence les directeurs de la sécurité publique pour les motiver. La sanction positive s’accompagne alors de la peur de l’humiliation.

Les objectifs chiffrés et les primes, deux outils du management d’entreprise, sont développés dans la police. Ses méthodes s’accompagnent de réformes juridiques qui renforcent le pouvoir de la police en matière de sécurité publique. « Les agents soumis au benchmarking vivent une situation d’évaluation constante, une course à la performance entre collèges, mais aussi une variation permanente des priorités, des objectifs qui leur sont assignés, ainsi que des principes censés valoriser leurs actions », observent Isabelle Bruno et Emmanuel Didier. Les policiers sont soumis à une instabilité permanente.

Les agents de police subissent une forte pression psychologique et une multiplication des objectifs. La politique du chiffre débouche vers une augmentation des amendes et à des abus d’autorité. Face à ce constat, des formes de résistance émergent de la part des agents eux-mêmes. Les policiers tentent alors de modifier les chiffres et peuvent même détruire des plaintes. Les syndicats des agents de police dénoncent la politique du chiffre. Mais la révolte contre l’ordre social ne proviendra probablement pas de la police.

 

Le benchmarking prétend également évaluer la qualité des soins et l’organisation des hôpitaux. Les premières expériences dans ce domaine proviennent également des États-Unis. Ses réformes de l’hôpital accentuent les inégalités sociales dans l’accès à la santé. En France, les opérations médicales sont évaluées depuis 1980. En 1995, le magazine Sciences et Avenir publie le premier palmarès des hôpitaux. Si les autorités publiques, les directions des hôpitaux et les députés s’opposent à ses classements, les ministres de la santé valorisent la transparence et la culture de la performance. Des audits évaluent les établissements pour les inciter à adopter de nouvelles techniques d’organisation orientées vers la performance et la réduction des coûts. L’attente aux urgences devient le principal problème évalué. Mais ce temps d’attente n’est pas attribué aux manques de moyens financiers, mais à l’insuffisante qualité des personnels. Ce management de la qualité se focalise sur le chronomètre pour diminuer le temps d‘attente et soigner plus rapidement. « Paradoxalement, ses démarches dites de « qualité », en ce qu’elles réduisent la qualité en quantité, se rendent aveugles à la dimension qualitative des soins », observent Isabelle Bruno et Emmanuel Didier. Ensuite, les patients sont sélectionnés. Le public doit convaincre le personnel qu’il mérite d’être soigné en urgence. Cette pratique renforce les inégalités d’accès aux soins.

En 2009, un mouvement éclate contre la casse de l’hôpital public. Mais les revendications restent très corporatistes. Les syndicats dénoncent un manque de moyens mais ne remettent pas directement en cause la gestion managériale des hôpitaux.

 

Dans l’enseignement supérieur et la recherche, la mise en compétition des établissements provient également des États-Unis. En 1999, l’Union Européenne impose aux universités de devenir compétitives et performantes. Des classements des universités valorisent le développement du "capital humain" au profit de  "l’  innovation". Des réformes doivent bâtir une véritable "économie de la connaissance" fondée sur des critères précis : « communication, flexibilité, esprit d’entreprise ». En 2007, la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) est votée. La recherche se soumet également à la logique du benchmarking. Les laboratoires sont évalué et mis en compétition pour attirer des capitaux. Les établissement de l’enseignement supérieur et de la recherche doivent également s’évaluer. Les universités doivent devenir attractives, compétitives et performantes.

Les universitaires commencent à bouger en 2004 avec le mouvement Sauvons la recherche. En 2007, ce sont les étudiants qui agissent à travers des grèves et des blocages. En 2009, les chercheurs commencent à se mobiliser.

 

 

                           

 

Lutter contre l’aliénation managériale

 

Cette logique du benchmarking colonise tous les domaines. L’école, la culture ou encore le service public de l’emploi se soumettent à cette gestion managériale. « Les activités de quantification et d’évaluation sont bien entendu propres à chaque secteur, mais elles partagent un même esprit managérial de contrôle », résument Isabelle Bruno et Emmanuel Didier.

Le benchmarking impose une nouvelle manière de gouverner, avec des outils de quantification et de management. Pourtant, il se présente comme une technique neutre, simple et efficace. « Le benchmarking est avant tout une technique de pouvoir. Il redistribue les hiérarchies, réordonne les valeurs, gouverne les désirs et enrôle les volontés », analysent Isabelle Bruno et Emmanuel Didier. Cette technique doit également dépolitiser les enjeux pour obtenir l’assentiment des dominés. L’élite managériale se distingue de la masse qui se soumet aux dispositifs d’évaluation et de classement. Surtout, la gestion managériale, avec la mise en compétition, favorise l’isolement pour briser les solidarités. L’action collective devient plus difficile.

Mais des formes de résistances émergent. Dans une banque de la Caisse d’épargne, le syndicat SUD / Solidaires a attaqué la gestion managériale. Il dénonce « une atteinte à la dignité, un sentiment d’instabilité, une culpabilisation permanente, un sentiment de honte » dans son communiqué. Des troubles physiques et mentaux sont également constatés chez les salariés. Le syndicat SUD / Solidaires oppose le droit du travail au benchmarking pour gagner son procès.

 

Cette analyse du benchmarking permet de décrire les nouvelles formes d’aliénation au travail. Les deux chercheurs, proches de la gauche de gauche, sont plus pertinents lorsqu’il s’agit de la description, du constat, de l’analyse. Sur le plan politique, les petites résistances isolées semblent faibles. Les différents secteurs en lutte doivent converger et ses coordonner pour construire un rapport de force global. Les syndicats, en dehors de SUD / Solidaires, semblent totalement déconnectés des réalités des entreprises. Ils ânonnent leur discours de bureaucrates limité à la défense des salaires et des services publics. Mais l’État, loin d’être un rempart au marché et au capitalisme, impulse des pratiques managériales. Les administrations sont gérées comme des entreprises et l’État construit un cadre pour mieux diffuser les normes de compétitivité, d’efficacité, de performance. Face à se constat, les pratiques et les discours politiques doivent se réinventer. Le refus d’obéir et la conflictualité politique, présents dans l’histoire des luttes, doivent se réactiver. Ensuite, la critique radicale de la vie quotidienne permet d’attaquer des conditions de travail rythmées par la routine et l’ennui. Les avant-gardes artistiques proposent de ré-enchanter la vie. La créativité et le plaisir peuvent permettre d’attaquer les nouvelles formes d’aliénation. Ses pistes de réflexion doivent permettre de construire un mouvement de rupture pour se réapproprier notre vie et nos désirs.

 

Source : Isabelle Bruno, Emmanuel Didier, Benchmarking. L’État sous pression statistique, Zones - La Découverte, 2013

 

 

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Pour aller plus loin :

L'introduction de "Benchmarking" (d'Isabelle Bruno et Emmanuel Didier), publiée sur  le site de la revue Contretemps le 09 avril 2013

Le Mouv’ le 8-9, Emission du 28 mai 2013, Benoît Bouscarel, « Benchmarker, c’est quoi ? »

Emission La Suite dans les idées sur France culture par Sylvain Bourmeau, « L’Etat sous pression statistique » , 25 mai 2013

Colloque « Benchmarking: histoire et usages d’un dispositif de gouvernement par les nombres », présenté sur le site de la Maison des sciences de l’homme et de la société Lille Nord de France

Juliette Cerf, « Ecole, entreprise, administration : l’évaluation tourne-t-elle à la tyrannie ? », Télérama n°3295, mis en ligne le 9 mars 2013

Isabelle Bruno et Emmanuel Didier, « L’évaluation arme de destruction », publié dans Le Monde diplomatique en mai 2013

 Recension du livre par Igor Martinache, publié dans Alternatives Economiques n° 324, mai 2013 

Des chercheurs en sciences sociales se penchent sur le benchamarking et les nouvelles techniques de management. De l’entreprise aux administrations de l’Etat, une nouvelle discipline s’impose aux salariés.

 

Le benchmarking révèle les nouvelles formes d’aliénation au travail. Cette technique de management impose les normes de compétitivité, de performance, de rentabilité dans les entreprises. La statistique et l’évaluation permettent de discipliner les salariés. Le patronat mais aussi la bureaucratie et l’administration ne cessent de promouvoir cette méthode. En 2008, la dirigeante du Medef http://nopasaran.samizdat.net/spip.php?article388 vante cette technique managériale comme un outil pour réformer la France et faire triompher le néolibéralisme. « Évaluer dans une optique concurrentielle pour s’améliorer », définit Laurence Parisot du Medef http://www.medef.com/nc/medef-corporate/salle-de-presse/communiques-de-presse/communiques-de-presse/article/benchmarker-cest-la-sante.html pour promouvoir le benchmarking.

Isabelle Bruno http://ceraps.univ-lille2.fr/fr/chercheurs/isabelle-bruno.html et Emmanuel Didier http://gspm.ehess.fr/document.php?id=625, chercheurs en sciences sociales, analysent la domination du benchmarking au sein même de la gestion de l’État dans un livre récent http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Benchmarking-9782355220333.html. Sans surprise, les sociologues adoptent un discours social-démocrate éculé. Avec le néolibéralisme, l’État adopte le fonctionnement d’une entreprise. Mais, loin d’en déduire une collusion toujours plus forte entre l’État et le capital, les sociologues préconisent un retour un bon vieux État social, malgré leur critique de la bureaucratie http://zones-subversives.over-blog.com/article-la-bureaucratisation-de-la-vie-quotidienne-113752863.html. Ils baignent dans les illusions réformistes de la gauche de gauche http://zones-subversives.over-blog.com/article-congedier-la-gauche-de-gauche-102267726.html. L’État, loin d’être un outil d’émancipation, demeure le garant de l’ordre social et de la démocratie représentative http://zones-subversives.over-blog.com/article-elections-piege-a-moutons-104162415.html.

Mais, les analyses des sociologues peuvent être réappropriées pour renouveler une critique radicale de l’État à l’ère du néolibéralisme. Ensuite, un conflit existe au sein des directions des administration tiraillée entre une conception du service public attaché au social et au supposé intérêt général avec les nouveaux bureaucrates férus de management.

Le benchmarking vise à motiver et à mobiliser les salariés pour embrigader jusqu’à leurs émotions et leur subjectivité.

 

 

Un gouvernement par les statistiques et l’évaluation

 

L’activité des agents publics ne cesse d’être évaluée, comparée, quantifiée. Cette logique quantitative s’impose aux salariés mais aussi aux utilisateurs des services publics. « Ces nouvelles quantités transforment la vie des fonctionnaires et par ricochet notre vie à tous, d’où l’impression justifiée de leur omniprésence grandissante, voir oppressante », décrivent Isabelle Bruno et Emmanuel Didier.

Cette technique de gouvernement s’appuie sur la statistique pour évaluer la performance des acteurs et des activités, imposer des objectifs chiffrés, délimiter le temps et l’espace pour atteindre ses objectifs.

La dimension quantitative, avec ses indicateurs chiffrés, prédomine sur la dimension qualitative. Par exemple, l’enseignement et la recherche http://zones-subversives.over-blog.com/article-l-ecole-a-l-ere-du-capitalisme-neoliberal-110540446.html ne s’attachent pas à la transmission du savoir mais se réduit à des classements statistiques. Le benchmarking impose une nouvelle forme d’aliénation puisque les sujets eux-mêmes doivent consentir à cette logique quantitative. L’autonomisation des agents se réduit avec la mise en statistique de la réalité.

Mais cette méthode transforme également la réalité. Si la police remplit ses objectifs chiffrés, les statistiques de la délinquance augmentent. Le benchmarking s’auto-alimente et permet une surenchère. Le palmarès et le classement imposent une compétition entre les administrations. Les usagers deviennent des simples clients à la recherche de services performants.

Le néolibéralisme ne se traduit pas par un retrait de l’État. En revanche, l’intervention étatique ne tente plus de modifier la répartition des richesses. Michel Foucault observe que l’État participe à créer un environnement et des conditions propice au développement du néolibéralisme. Le New Public Management (NPM) impose des dispositifs d’auto-contrôle et impulse une nouvelle rationalité bureaucratique. « L’efficience, la qualité, la performance tendent ainsi à se substituer à la grandeur nationale ou à la solidarité intergénérationnelle », observent Isabelle Bruno et Emmanuel Didier. La « réforme de l’État » impose une culture du résultat. Les manuels de management s’attachent à la fixation d’objectifs chiffrés, à la responsabilisation des salariés et à mesurer les performances de chacun.

 

Le New Public Management s’impose dans de nombreux pays. Les administrations deviennent compétitives, rentables, performantes pour mieux servir ses clients. Les agents doivent s’impliquer davantage et définir eux-mêmes leurs objectifs. « La responsabilité, l’initiative, la motivation, les résultats, la participation : autant de clichés repris ensuite à l’envi par les gouvernements successifs, notamment en France », résument Isabelle Bruno et Emmanuel Didier. La Révision générale des politiques publiques (RGPP), lancée en 2007, vise à imposer une « modernisation » de l’administration en France. L’État est géré comme une entreprise concurrentielle pour « faire mieux avec moins ».

La LOLF (Loi organique relative aux lois de finance) est votée dès 2001 et appliquée depuis 2006. La LOLF attribue des budgets par mission, et non plus par ministère. Cette loi doit « orienter la gestion de l’État vers la performance au moyen de nouvelles procédures de quantification de l’activité publique », définissent Isabelle Bruno et Emmanuel Didier. Les agents publics sont désormais contrôlés. La LOLF impose l’évaluation de la performance de chacun et favorise la concurrence entre les agents. « En généralisant la quantification de l’activité administrative tout en l’orientant dans le sens de la performance, elle a étendu et systématisé les réseaux de benchmarking au cœur de l’appareil étatique », analysent Isabelle Bruno et Emmanuel Didier.

Mais, si le benchmarking s’est imposé aux agents, les hauts fonctionnaires ne doivent pas s’y soumettre. Les ministres et les commissaires de police les plus gradés, par exemple, ne sont pas évalués. Pourtant, le benchmarking impose un régime de discours et un répertoire de comportements.

 

 

http://www.dailymotion.com/video/x4cxp5_laurence-parisot-benchmarker-c-est_news

 

La propagation du nouveau management

 

La généalogie du benchmarking permet d’observer cette entreprise collective, avec ses enjeux et ses rapports de force.

Le contrôle de la qualité n’est pas nouveau. Dans l’usine taylorienne, les contremaîtres surveillent le travail des ouvriers. L’amélioration de la qualité doit réduire les coûts de l’entreprise. Dans le Japon de l’après guerre, une nouvelle génération de cadre promeut le management de la qualité pour s’imposer à la direction des entreprises. Les « cercles de qualité » permettent de responsabiliser et d’impliquer les employés. A partir des années 1980, l’économie des États-Unis subit la concurrence du Japon. Les entreprises américaines adoptent alors les méthodes des concurrents avec le management japonais. A partir de 1986, les États-Unis imposent cette technique de management dans les services publics et l’armée.

La qualité renvoie à l’absence d’imperfection et surtout à la satisfaction des clients. Le contrôle de la qualité n’est plus dévolu aux seuls contremaîtres mais doit devenir la préoccupation de tous les salariés. La figure du patron ou du contremaître disparaît. Le pouvoir est dépersonnalisé à travers la médiation des nombres et des objectifs chiffrés. Le benchmarking exerce ainsi une « discipline indéfinie », selon l’expression de Michel Foucault.

L’entreprise Xerox http://www.usinenouvelle.com/article/et-xerox-inventa-l-art-de-se-comparer.N194835, qui vend des photocopies, impose le benchmarking à tous les niveaux du processus de production. La technique du benchmarking se diffuse ensuite largement, jusqu’à l’administration de l’État.

Le benchmarking s’apparente à un pouvoir qui n’utilise pas directement la contrainte ou l’obligation légale. « Le benchmarking, ça produit des benchmarks, c’est-à-dire des cibles, des objectifs à atteindre qui ne sont pas fixés dans l’absolu, en fonction des diktats d’un patron exigeant, mais relativement à ce qui se fait de mieux dans le monde », observent Isabelle Bruno et Emmanuel Didier. L’émulation, l’incitation et la compétitivité doivent alors permettre de gouverner les conduites. Les bureaucraties ne s’appuient plus uniquement sur des règlements et sur la hiérarchie mais aussi sur des normes et des comportements. Ce « management de la qualité » s’impose d’abord dans les entreprises avant d’être adopté par les services de l’État.

 

Le reeingeneering vise à réinventer le gouvernement des entreprises et de l’État. Les salariés doivent désormais davantage s’impliquer. « Ils sont censés profiter d’un sentiment d’accomplissement au travail sans précédent », observent même Isabelle Bruno et Emmanuel Didier. Ensuite ce management permet de limiter les coûts de surveillance puisque les salariés doivent devenir responsables et se contrôler eux-mêmes. La rémunération varie désormais en fonction de la performance chiffrée. « Contre le couple poussiéreux de la règle et de l’obéissance, le reeingineering s’appuie sur l’innovation et la responsabilisation, lesquelles passent par un système d’évaluation des performances et par une diminution importante du nombre d’échelons dans l’organisation », résument Isabelle Bruno et Emmanuel Didier.

Le reeingineering se rapproche du benchmarking mais insiste plus sur l’inventivité des équipes que sur les objectifs chiffrés. Dès 1994, l’OCDE incite les États à adopter les techniques de benchmarking. A partir des années 2000, c’est l’Union Européenne qui propage ses pratiques aux administrations publiques des États.

Le management ne s’appuie pas sur l’autorité hiérarchique mais davantage sur les affects personnels. « Au lieu de nous soumettre à des ordres ou à des règles, le benchmarking parvient ainsi à orienter notre engagement dans l’action, à gouverner ce que l’on a tendance à croire de plus personnel : nos initiatives », analysent Isabelle Bruno et Emmanuel Didier.

 

 

La gestion de l’Etat entreprise

 

Le benchmarking s’observe dans de nombreuses administrations publiques.

Au sein de la police, le benchmarking se heurte à la logique juridique de l’État. Mais la police de proximité, dont les résultats sont jugés peu efficaces, permet d’introduire la politique du chiffre. C’est en 1994, à New York, que ses méthodes émergent dans la police. Le soucis d’efficacité, focalisé sur les statistiques de la délinquance, incite à réprimer plus durement les petits délits. Les agents de police doivent prendre des initiatives, selon la logique managériale, et peuvent s’écarter de la loi. La violence policière devient alors plus brutale.

En France, ses méthodes sont introduites en 2001 par Lionel Jospin qui incite le préfet de Paris à se rendre à New York. Ensuite, Nicolas Sarkozy n’hésite pas à mettre en concurrence les directeurs de la sécurité publique pour les motiver. La sanction positive s’accompagne alors de la peur de l’humiliation.

Les objectifs chiffrés et les primes, deux outils du management d’entreprise, sont développés dans la police. Ses méthodes s’accompagnent de réformes juridiques qui renforcent le pouvoir de la police en matière de sécurité publique. « Les agents soumis au benchmarking vivent une situation d’évaluation constante, une course à la performance entre collèges, mais aussi une variation permanente des priorités, des objectifs qui leur sont assignés, ainsi que des principes censés valoriser leurs actions », observent Isabelle Bruno et Emmanuel Didier. Les policiers sont soumis à une instabilité permanente.

Les agents de police subissent une forte pression psychologique et une multiplication des objectifs. La politique du chiffre débouche vers une augmentation des amendes et à des abus d’autorité. Face à ce constat, des formes de résistance émergent de la part des agents eux-mêmes. Les policiers tentent alors de modifier les chiffres et peuvent même détruire des plaintes. Les syndicats des agents de police dénoncent la politique du chiffre. Mais la révolte contre l’ordre social ne proviendra probablement pas de la police.

 

Le benchmarking prétend également évaluer la qualité des soins et l’organisation des hôpitaux. Les premières expériences dans ce domaine proviennent également des États-Unis. Ses réformes de l’hôpital accentuent les inégalités sociales dans l’accès à la santé. En France, les opérations médicales sont évaluées depuis 1980. En 1995, le magazine Sciences et Avenir publie le premier palmarès des hôpitaux. Si les autorités publiques, les directions des hôpitaux et les députés s’opposent à ses classements, les ministres de la santé valorisent la transparence et la culture de la performance. Des audits évaluent les établissements pour les inciter à adopter de nouvelles techniques d’organisation orientées vers la performance et la réduction des coûts. L’attente aux urgences devient le principal problème évalué. Mais ce temps d’attente n’est pas attribué aux manques de moyens financiers, mais à l’insuffisante qualité des personnels. Ce management de la qualité se focalise sur le chronomètre pour diminuer le temps d‘attente et soigner plus rapidement. « Paradoxalement, ses démarches dites de « qualité », en ce qu’elles réduisent la qualité en quantité, se rendent aveugles à la dimension qualitative des soins », observent Isabelle Bruno et Emmanuel Didier. Ensuite, les patients sont sélectionnés. Le public doit convaincre le personnel qu’il mérite d’être soigné en urgence. Cette pratique renforce les inégalités d’accès aux soins.

En 2009, un mouvement éclate contre la casse de l’hôpital public. Mais les revendications restent très corporatistes. Les syndicats dénoncent un manque de moyens mais ne remettent pas directement en cause la gestion managériale des hôpitaux.

 

Dans l’enseignement supérieur et la recherche, la mise en compétition des établissements provient également des États-Unis. En 1999, l’Union Européenne impose aux universités de devenir compétitives et performantes. Des classements des universités valorisent le développement du « capital humain » au profit de  l’  « innovation ». Des réformes doivent bâtir une véritable « économie de la connaissance » fondée sur des critères précis : « communication, flexibilité, esprit d’entreprise ». En 2007, la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) est votée. La recherche se soumet également à la logique du benchmarking. Les laboratoires sont évalué et mis en compétition pour attirer des capitaux. Les établissement de l’enseignement supérieur et de la recherche doivent également s’évaluer. Les universités doivent devenir attractives, compétitives et performantes.

Les universitaires commencent à bouger en 2004 avec le mouvement Sauvons la recherche. En 2007, ce sont les étudiants qui agissent à travers des grèves et des blocages. En 2009, les chercheurs commencent à se mobiliser.

 

 

Lutter contre l’aliénation managériale

 

Cette logique du benchmarking colonise tous les domaines. L’école, la culture ou encore le service public de l’emploi se soumettent à cette gestion managériale. « Les activités de quantification et d’évaluation sont bien entendu propres à chaque secteur, mais elles partagent un même esprit managérial de contrôle », résument Isabelle Bruno et Emmanuel Didier.

Le benchmarking impose une nouvelle manière de gouverner, avec des outils de quantification et de management. Pourtant, il se présente comme une technique neutre, simple et efficace. « Le benchmarking est avant tout une technique de pouvoir. Il redistribue les hiérarchies, réordonne les valeurs, gouverne les désirs et enrôle les volontés », analysent Isabelle Bruno et Emmanuel Didier. Cette technique doit également dépolitiser les enjeux pour obtenir l’assentiment des dominés. L’élite managériale se distingue de la masse qui se soumet aux dispositifs d’évaluation et de classement. Surtout, la gestion managériale, avec la mise en compétition, favorise l’isolement pour briser les solidarités. L’action collective devient plus difficile.

Mais des formes de résistances émergent. Dans une banque de la Caisse d’épargne, le syndicat SUD / Solidaires http://osat-solidaires5962.org/sud-bpce-fait-condamner-la-caisse-depargne-de-rhone-alpes/ a attaqué la gestion managériale. Il dénonce « une atteinte à la dignité, un sentiment d’instabilité, une culpabilisation permanente, un sentiment de honte » dans son communiqué. Des troubles physiques et mentaux sont également constatés chez les salariés. Le syndicat SUD / Solidaires oppose le droit du travail au benchmarking pour gagner son procès.

 

Cette analyse du benchmarking permet de décrire les nouvelles formes d’aliénation au travail. Les deux chercheurs, proches de la gauche de gauche, sont plus pertinents lorsqu’il s’agit de la description, du constat, de l’analyse. Sur le plan politique, les petites résistances isolées semblent faibles. Les différents secteurs en lutte doivent converger et ses coordonner pour construire un rapport de force global. Les syndicats, en dehors de SUD / Solidaires, semblent totalement déconnectés des réalités des entreprises. Ils ânonnent leur discours de bureaucrates limité à la défense des salaires et des services publics. Mais l’État, loin d’être un rempart au marché et au capitalisme, impulse des pratiques managériales. Les administrations sont gérées comme des entreprises et l’État construit un cadre pour mieux diffuser les normes de compétitivité, d’efficacité, de performance. Face à se constat, les pratiques et les discours politiques doivent se réinventer. Le refus d’obéir et la conflictualité politique, présents dans l’histoire des luttes http://zones-subversives.over-blog.com/tag/Histoire%20des%20luttes/, doivent se réactiver. Ensuite, la critique radicale de la vie quotidienne permet d’attaquer des conditions de travail rythmées par la routine et l’ennui. Les avant-gardes artistiques http://zones-subversives.over-blog.com/tag/Avant-gardes%20artistiques%20et%20politiques/ proposent de ré-enchanter la vie. La créativité et le plaisir peuvent permettre d’attaquer les nouvelles formes d’aliénation. Ses pistes de réflexion doivent permettre de construire un mouvement de rupture pour se réapproprier notre vie et nos désirs.

Source : Isabelle Bruno, Emmanuel Didier, Benchmarking. L’État sous pression statistique http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Benchmarking-9782355220333.html, Zones - La Découverte, 2013

 

 

Articles liés :

 

La bureaucratisation de la vie quotidienne http://zones-subversives.over-blog.com/article-la-bureaucratisation-de-la-vie-quotidienne-113752863.html

L’école à l’ère du capitalisme néolibéral http://zones-subversives.over-blog.com/article-l-ecole-a-l-ere-du-capitalisme-neoliberal-110540446.html

Créer des communautés contre le capitalisme http://zones-subversives.over-blog.com/article-les-communautes-politiques-contre-l-ordre-policier-108241881.html

 

 

Pour aller plus loin :

 

L'introduction de "Benchmarking" (d'Isabelle Bruno et Emmanuel Didier) http://www.contretemps.eu/lectures/lire-lintroduction-benchmarking-disabelle-bruno-emmanuel-didier, publiée sur  le site de la revue Contretemps le 09 avril 2013

Le Mouv’ le 8-9, Emission du 28 mai 2013, Benoît Bouscarel, « Benchmarker, c’est quoi ? » http://www.lemouv.fr/diffusion-benchmarker-c-est-quoi

Emission La Suite dans les idées sur France culture par Sylvain Bourmeau, « L’Etat sous pression statistique » http://www.franceculture.fr/emission-la-suite-dans-les-idees-l-etat-sous-pression-statistique-2013-05-25, 25 mai 2013

Colloque « Benchmarking: histoire et usages d’un dispositif de gouvernement par les nombres » http://www.meshs.fr/page.php?r=139&id=288&lang=fr, présenté sur le site de la Maison des sciences de l’homme et de la société Lille Nord de France

Isabelle Bruno et Emmanuel Didier, « L’évaluation arme de destruction » http://www.monde-diplomatique.fr/2013/05/BRUNO/49089, publié dans Le Monde diplomatique en mai 2013

Juliette Cerf, « Ecole, entreprise, administration : l’évaluation tourne-t-elle à la tyrannie ? » http://www.telerama.fr/idees/ecole-entreprises-administration-l-evaluation-tourne-t-elle-a-la-tyrannie,94435.php, Télérama n°3295, mis en ligne le 9 mars 2013

Recension du livre par Igor Martinache http://www.alternatives-economiques.fr/benchmarking--l-etat-sous-pression-statistique_fr_art_1214_63806.html, publié dans Alternatives Economiques n°324, mai 2013

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28 mai 2013 2 28 /05 /mai /2013 13:02

http://medias.lemonde.fr/mmpub/edt/ill/2008/04/30/h_4_ill_1039842_mai_68.jpg

 

Hazem el Moukaddem retrace les parcours méconnus des groupes armées en France. Cette histoire récente demeure vive et toujours sulfureuse. Ses expériences radicales peuvent également alimenter la réflexion pour les luttes actuelles.

 

Hazem el Moukaddem, étudiant en sociologie, se penche sur la lutte armée en France depuis 1968. Il publie son mémoire de master consacré à ce sujet. Cette histoire, toujours sulfureuse, semble le plus souvent ignorée. En Italie, cette période semble associée aux "années de plomb" ou à l’effervescence de l’Autonomie désirante. En France, la classe ouvrière comprend de nombreux immigrés. Ainsi, la lutte armée s’oriente sur les problèmes internationaux et sur le combat contre l’impérialisme.

L’extrême gauche traditionnelle rejette la violence révolutionnaire. Tous les partis s’accordent sur le consensus autour de la criminalisation et de la dépolitisation de la lutte armée. Hazem el Moukaddem refuse même la théorie selon laquelle la lutte armée s’inscrit dans une démarche minoritaire qui achève un mouvement insurrectionnel d’ampleur. Il préfère lire directement les journaux et les tracts de ses groupes révolutionnaires pour étudier leur véritable contenu politique. La lutte armée en France, et à travers le monde, se développe dans le contexte de l’après Mai 68.

L’État français, avec l’héritage du colonialisme et du gaullisme, adopte des méthodes de répression très efficaces. L’antiterrorisme en France repose sur la contre-information et la négation du conflit. Retracer l’histoire des groupes révolutionnaires armés en France permet de raviver une mémoire volontairement ensevelie. « Nous nous fixons comme objectif de déjouer la négation et l’oubli », précise Hazem el Moukaddem.

 

 

                                   Panorama des groupes révolutionnaires armés français, de 1968 à 2000

 

Le maoïsme spontanéiste

 

La Gauche prolétarienne (GP) et la Nouvelle résistance populaire (NRP) favorisent un développement de la lutte armée de 1969 à 1973. La GP, groupuscule maoïste, multiplie les actions violentes contre l’extrême droite et le patronat. La NRP regroupe un noyau d’activistes de la GP. « Partout les actions des partisans se multiplient : tabassages de petits chefs, sabotages, incendies… », décrit Hazem el Moukaddem. La GP insiste également sur la nécessité de l’autodéfense populaire face à la répression de l’État. Le maoïsme de la GP, comme celui du groupe Vive la révolution (VLR), semble plus spontanéiste que marxiste-léniniste orthodoxe.

Dans un texte de la GP, daté de 1970, la lutte de partisans à travers l’action violente est associée à un soutien populaire. « Notre présence dans les masses en est renforcée, le soutien populaire est plus grand et dans certaines grandes usines le sol commence à trembler sous les pieds des patrons et de la police syndicale », insiste la GP. Pourtant l’État s’attache à dépeindre la GP comme un groupuscule marginal. La lutte armée doit donc s’accompagner d’une intense propagande politique pour conserver une liaison avec la population. La GP dénonce également « les flics en civil du PCF ou des syndicats » qui s’opposent à un véritable pouvoir populaire. La lutte armée doit « briser l’idéologie pacifiste légaliste, idéologie de soumission entretenue par les syndicats ».

La GP insiste sur l’importance de la conflictualité sociale. Pour ce mouvement, « la lutte directe illégale, contre les patrons et leurs valets, c’est le terrain sur lequel se développe la force prolétarienne autonome par rapport aux syndicats et aux révisionnistes, la force prolétarienne révolutionnaire ». Au contraire, le cadre légal et syndical permet de ne pas attaquer l’ordre capitaliste. La GP propose une stratégie révolutionnaire qui passe par une implantation dans les usines et dans les lieux de concentration du prolétariat. Les actions doivent surtout permettre de « développer l’initiative des masses » et d’intensifier la spontanéité de la révolte.

 

La Nouvelle résistance populaire (NRP) décide d’enlever Nogrette, chef des ressources humaines de Renault. Dans cette entreprise un vigile a tué un militant qui distribuait des tracts. La NRP évoque cet épisode de l’enlèvement dans un entretien publié dans le journal de la GP, La Cause du peuple. Mais la NRP n’envisage pas d’exécuter Nogrette pour se venger. Il s’agit surtout de rendre visible la politique de la régie Renault qui licencie des ouvriers et fait régner la terreur. Cet enlèvement permet aussi de dénoncer les cadres des entreprises qui imposent la discipline et la hiérarchie.

La NRP recherche un soutien populaire, mais pas le soutien des organisations politiques et syndicales qui refusent toutes de sortir du cadre de la légalité. « Les pratiques illégalistes, directes, c’est-à-dire qui bouleversent complètement la vie politique traditionnelle, sont nécessairement mal accueillies par des organisations qui, toutes, à un degré plus ou moins forts, participent de cette politique réglée, traditionnelle, basée sur tout un système d’élections, de "représentations", c’est-à-dire de mise à l’écart de la volonté populaire », observe la NRP. Mais ce groupe armé insiste fortement sur l’indispensable soutien populaire dans toutes les actions organisées. « Il est évident que la Révolution, c’est le mouvement des larges masses, et que des actions de petits groupes ne peuvent qu’aider la Révolution, jamais la faire », précise même la NRP. Mais des actions minoritaires peuvent permettre à un mouvement de masse de se développer. Surtout des pratiques de luttes, comme le sabotage et la séquestration, peuvent se diffuser. Contre l’idéologie de la résistance et de l’unité nationale, la NRP insiste sur la guerre de classe. « Nous croyons effectivement que tous les aspects de la vie du peuple, en France, sont dominés, écrasés par la classe patronale, et qu’il faudra bien les libérer tous », souligne la NRP.

Pourtant ce groupe armée se limite à des actions symboliques. Les actions de la NRP ne s’inscrivent pas dans la construction d’un rapport de force. Même si les maoïstes tentent d’implanter des milices populaires et des groupes d’autodéfense ouvriers pour combattre le patronat par la lutte armée. La NRP vise à diffuser une violence révolutionnaire à l’ensemble de la population. 

 

 

           

 

Le mouvement autonome et la lutte armée

 

En 1973, Puig Antich du Movimiento iberico de libéracion (MIL) est arrêté par l’État espagnol avant d’être torturé et tué. Les Groupes d’action révolutionnaire internationaliste (GARI) se forment alors pour soutenir le jeune libertaire. Les GARI regroupent d’anciens activistes du MIL et des groupes autonomes de Toulouse ou d’Espagne.

Les GARI organisent des attentats contre des infrastructures comme les voies ferrées, les ponts, les axes de communication pour bloquer les flux commerciaux entre la France et l’Espagne. Les GARI luttent ainsi dans une perspective de révolution sociale. Ils tentent également de combattre le régime autoritaire de Franco en Espagne. « La répression franquiste qui se manifeste durement et clairement en Espagne ne diffère que dans la forme de l’intoxication aliéniste que nous font subir les "démocraties" occidentales. Si les moyens divergent, les buts sont les mêmes : l’exploitation et l’anéantissement de l’individu », analysent les GARI. Ses groupes dénoncent également la passivité des milieux révolutionnaires qui dénoncent facilement les actions jugés terroristes ou minoritaires tout en restant dans leur routine militante bien inoffensive. Pourtant, de multiples moyens d’action semblent possibles. Selon les Gari, « celui qui sait que notre société est basée sur l’exploitation sait aussi et constate chaque jour que cette exploitation revêt différentes formes. C’est pourquoi il n’y a pas un moyen ni une arme unique pour l’attaquer ».

En 1974 les Brigades internationalistes (BI) regroupent des anciens maoïstes de la Gauche Prolétarienne (GP) et des jeunes autonomes. Ils attaquent différentes ambassades. Les BI dénoncent la dictature en Iran, pourtant soutenue par l’État français. « Les actions armées sont symboliques et efficaces dans la mesure où l’efficacité est aussi symbolique : elle démontre qu’il est possible de rompre avec les pratiques pacifistes et masochistes de la gauche française », écrivent les BI. Ce groupe armé refuse la clandestinité, la spécialisation et la militarisation.

 

D’anciens activistes de la GP et des jeunes autonomes créent les Noyaux armés pour l’autonomie populaire (NAPAP) en 1977. Ce groupe émerge sur les décombres d’un gauchisme français noyé dans l’idéologie. Les NAPAP préfèrent se référer à l’Autonomie italienne. « Ce qui nous frappe et nous intéresse dans l’exemple italien, ce sont les victoires réelles des forces populaires révolutionnaires dans leur façon de penser, d’agir, mais aussi de vivre en 1977 », écrivent les NAPAP. Ce groupe encourage les mouvements qui se développent en dehors des partis et des syndicats. Il soutient les comités autonomes dans les usines, mais aussi les squats et les auto-réductions.

La désobéissance civile devient une pratique à diffuser face à l’emprise du capitalisme sur la vie quotidienne. « Il est grand temps d’imposer sa manière de vivre autrement », soulignent les NAPAP. Mais, pour transformer les relations humaines, l’action révolutionnaire doit sortir du carcan bureaucratique. « C’est pourquoi nous avons décidé de sortir de la légalité bourgeoise ou réformiste et de pratiquer la lutte armée afin d’instaurer un autre type de vie et de rapports humains entre les gens », précisent les NAPAP.

Le vigile Tramoni qui a tué le militant Pierre Overney à Renault incarne la terreur patronale dans l’usine et le pouvoir des petits chefs. Les NAPAP décident de tuer Tramoni pour venger la classe ouvrière. « L’exécution du flic Tramoni s’inscrit dans le combat actuel pour que les travailleurs prennent en main leur propre destiné. Ceci en commençant dès à présent à conquérir le pouvoir dans leur vie quotidienne », précisent les NAPAP. Ce groupe armée refuse la clandestinité et insiste sur la joie de vivre, malgré la nécessité de la violence. « On aime la vie et nous prenons du plaisir à lutter efficacement contre la société », écrivent joliemment les NAPAP.

 

                      

                      

 

Action directe et la lutte contre l’impérialisme

 

Action directe (AD) se forme en 1979 et provient de cet héritage de la lutte armée. La guérilla doit permettre d’agir « dans la rupture du système institutionnel et conventionnel des relations politiques encadrées, dirigées, manipulées et aliénées », écrit AD. Ce groupe demeure restreint et rentre en clandestinité pour multiplier les actions violentes. Il devient la cible de l’État social-démocrate. AD privilégie les luttes internationalistes et les cibles symboliques. « Cet internationalisme est concret, matériel. Il englobe tous les domaines de la vie des prolétaires et de ceux qui rejoignent leur camp », écrit le journal L’Internationale en 1983.

AD se rapproche des autres groupes armées en Europe, et notamment de la Fraction armée rouge (RAF) allemande. AD exécute le général Audran et Georges Besse, le patron tyrannique de la régie Renault. En 1987, les quatre membres d’AD sont arrêtés.

AD et la RAF attaquent l’Otan et l’Europe de l’Ouest comme centre de l’impérialisme. « Cela signifie clairement pour l’homme ici de plus en plus d’exploitation, de manipulation de masse par le contrôle social et l’idéologie dominante », écrivent AD et la RAF. La lutte contre l’impérialisme permet aussi d’attaquer l’État et le capitalisme.

AD, dans son communiqué qui revendique l’assassinat de Georges Besse, évoque Renault comme un laboratoire dans lequel l’État impose des conditions de travail plus dures, avec la flexibilité et la soumission des salariés.

En 1995, les membres d’AD poursuivent leur réflexion depuis la prison. « Partout la contrainte s’alourdit », constate AD. La lutte révolutionnaire doit se poursuivre « dans le rejet de tous les mécanismes et les conformismes, et fondamentalement dans la critique radicale de l’Institution classiste ». La société du contrôle total impose une routine quotidienne. Le capitalisme fabrique une subjectivité et l’individu comme « un produit "zéro défaut" des nouvelles productivités du dressage social ». Les partis et les syndicats se contentent de revendications réformistes pour défendre le travail et le logement. Les organisations du mouvement social reposent sur « la trilogie très "social-démocrate" du simulacre oppositionnel : l’étatisme, le productivisme et le moralisme ».

 

Face au constat d‘une destruction de la subjectivité révolutionnaire, aucune nouvelle pratique de lutte ne semble émerger. « Et partout la routine protestataire se perpétue en vase clos », observe le texte. L’engagement révolutionnaire ne dépend plus d’un Parti centralisé mais de la multiplication d’actions directes. « Parce que l’engagement révolutionnaire crée la collectivité et le désir fondamental d’émancipation, il est l’élément décisif du processus de la réapparition de la dialectique, la politique révolutionnaire en acte, l’intervention du sujet, le prendre parti et l’agir en parti pour modifier et guider le rapport entre conditions objectives et initiatives subjectives », propose le texte.

Jean-Marc Rouillan, membre d’AD, revient sur son parcours dans une interview de 2007. En 1968, à 16 ans, il découvre l’effervescence révolutionnaire. « Sur cette base, Mai 68 m’a apporté sa flamme anti-autoritaire et surtout la révélation du primat de la pratique. Ne pas attendre que les choses changent d’elles-mêmes », témoigne Jean-Marc Rouillan. Durant, les années 1970, la lutte armée doit permettre de combattre l’impérialisme depuis son propre pays. « Des dizaines de petites organisations de résistance voyaient le jour comme des groupes autonomes rompant avec les luttes routinières et pacifistes », décrit Jean-Marc Rouillan. Un illégalisme de masse doit permettre de sortir de la manière bourgeoise et institutionnelle de faire de la politique. Mais AD se développe dans les années 1980, dans le contexte de la révolution conservatrice et du triomphe du néolibéralisme.

L’altermondialisme apparaît comme une nouvelle imposture militante. La gauche de gauche et les altermondialistes ne veulent pas un autre monde, mais plutôt un autre capitalisme. « En défendant les visions d’un possible retour à un capitalisme régulé, ils trompent leur monde », observe Jean-Marc Rouillan. Les luttes sociales actuelles ne s’inscrivent plus dans une perspective de rupture avec l’ordre existant. Le prolétariat doit désormais construire et se réapproprier ses propres luttes. « Des luttes nées de la spontanéité et se plaçant résolument hors des cadres du consensus social bourgeois », précise Jean-Marc Rouillan.

 

 

     Consommez plus, vous vivrez moins

 

L’héritage de la lutte armée

 

Sans être des groupes armées, des mouvements pratiquent l’action directe violente. Dans les luttes contre la prison, contre le nucléaire ou pour la solidarité internationale, la violence semble diffuse. A partir de 1975-1976, l’autonomie politique valorise l’illégalisme. Ce mouvement regroupe les nouveaux prolétaires, comme les chômeurs, les intérimaires et les travailleurs précaires. Le saccage de bâtiments et le sabotage deviennent des pratiques de lutte. La violence doit permettre d’interrompre la routine d’un mode de vie qui impose la passivité et la soumission. « Rideau de fer à l’Est, rideau de fumée à l’Ouest : l’uniformisation du mode de pensée (celui de l’hommeblanccravaté) ne peut se faire que par le génocide physique et culturel de tous ceux qui ne veulent pas se soumettre », observent les Hooligans internationalistes en 1983.

 

Durant les années 1980, l’antifascisme radical brise la monotonie du régime socialiste. Dans la région de Toulouse se développent les Scalp (Sections carrément anti-Le Pen), mais aussi le Black War qui pratique la lutte armée. Le soutien à ce groupe face à la répression permet l’enracinement de l’antifascisme radical.

Durant les années 1990, les Franc tireurs et partisans (FTP) luttent contre le Front national dans la région de Marseille. Des locaux du FN sont alors attaqués à l’explosif. Les FTP dénoncent la corruption des politiciens et le triomphe de la civilisation marchande qui expliquent le retour du fascisme. « L’avenir est perçu incertain, le repli sur soi est encouragé par la société de consommation. Il n’y a plus de projet collectif, mot que le capitalisme a transformé péjorativement, en synonyme de société totalitaire », observent les FTP en 1998.

 

Ses expériences historiques peuvent inspirer de nouvelles pratiques de luttes. Ses groupes armées tentent de construire un espace en dehors du carcan des partis et des syndicats attachés au respect de la légalité. Même en rejettant la violence et les armes, il semble indispensable de sortir de la routine militante avec ses manifestations traîne-savates, ses grèves corporatistes et ses mouvements encadrées par les bureaucraties. Il semble important d’inventer de nouvelles formes de lutte. Surtout, ses groupes révolutionnaires insistent sur l’importance de la conflictualité. Aujourd’hui, l’intériorisation des normes étatiques et marchandes se traduit par le triomphe du conformisme, de l’obéissance et du citoyennisme.

Mais, face à cette routine de la vie quotidienne, certains groupes armés ne proposent que discipline militante et idéologie du sacrifice. Mais l’action directe et la lutte politique peuvent aussi permettre de vivre la vie comme une aventure. Contre la routine gauchiste et militante, qui concerne aussi ses groupes armés, il semble essentiel d’affirmer le plaisir de la lutte et la joie de la révolte.

 

Source: Hazem el Moukaddem, Panorama des groupes révolutionnaires armés français de 1968 à 2000, Al Dante, 2013

 

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Lutter et vivre dans l’autonomie italienne

Insurrection des désirs dans l’Italie des années 1970

 

Pour aller plus loin :

Présentation du livre sur le site Feu de Prairie publiée le 28 mars 2013

Entretien avec Hazem el Moukaddem, à propos de Panorama des groupes révolutionnaires armés français de 1968 à 2000, publié le 9 mars 2013 sur le site des éditions Al Dante

Brochures "Agitations armées" sur le site Infokiosques

Film de Martina Loher Rodriguez sur le MIL réalisé en 2006, publié sur le site Esprit 68

Film de Pierre Carles et Georges Minangoy "Ni vieux ni traîtres", sorti en 2006 et  publié sur le site Intercessions le 26 mars 2008

 

Sur la Gauche prolétarienne :

"Gauche prolétarienne Luttes urbaines", publié sur le site Laboratoire urbanisme insurrectionnel

Parti Communiste maoïste de France, "Que l'ancien serve au nouveau : sur la Gauche prolétarienne", publié sur le site Servir le peuple le 1er novembre 2010

Archives du journal La Cause du peuple publiées sur le site Archives communistes

Interview de Volodia Shahshahani, ancien membre de la gauche prolétarienne, publié sur le site des Renseignements Généreux

 

Sur le mouvement autonome et Action directe :

Archives sur le MIL

Sébastien Schifres, "La mouvance autonome en France de 1976 à 1984"

Patrice Herr-Sang, "A propos du mouvement autonome", publié sur le webzine La spirale le 28 novembre 2008

Jean-Baptiste Casanova, "Les Autonomes. Le mouvement autonome parisien à la fin des années 1970", publié sur le site de revue Dissidences

Jean-Guillaume Lanuque, "Action directe. Anatomie d'un météore politique", publié sur le site de la revue Dissidences le 27 mai 2012

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21 mai 2013 2 21 /05 /mai /2013 12:08
       
 
Facebook, site de réseau social, incarne l'aliénation technologique moderne avec l'artificialisation de la vie et la destruction des relations humaines.
 
Facebook, site de réseau social, semble désormais incontournable dans la sociabilité des nouvelles générations. Pourtant, loin de favoriser des relations humaines, Facebook renforce la séparation et l’aliénation dans la vie quotidienne. Julien Azam, qui écrit dans la revue Rodez la rouge, analyse cette artificialisation de la vie par internet dans un livre récent. Ce texte actualise la critique radicale de la vie quotidienne, délaissée après les situationnistes, pour observer les nouvelles formes d’aliénations dans la société moderne.
« Les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères. Les temps spectaculaires formant des hommes spectaculaires, c’est l’ensemble de la société actuelle qui est blâmable », précise Julien Azam. Facebook apparaît comme un reflet de la modernité marchande dans son ensemble. La critique des réseaux sociaux suppose alors une remise en cause de l’ordre existant.
 
 
                         Facebook, Anatomie D'une Chimère de Julien Azam
 
Le contrôle social d'internet et des réseaux sociaux
 
« Aujourd’hui, dans les sociétés développées, le site Facebook est associé, dans l’imaginaire collectif, à la liberté : liberté de communiquer, de transmettre des informations, de mettre en scène son existence, liberté de découvrir ses amis sous un nouveau profil, liberté de se faire connaître… », observe Julien Azam. Mais cette conception de la liberté semble relative puisque les utilisateurs doivent signer une charte. L’entreprise Facebook demeure propriétaire de l’ensemble des données publiées sur ce site. Pourtant, malgré tous ses défauts, ce réseau est devenu incontournable dans la vie quotidienne. « Qu’importe que le site accentue le narcissisme, la surveillance autogérée, l’apparence de l’amitié, sa stratégie marketing la rendu si populaire que se passer de Facebook paraît impossible à la majorité des utilisateurs », observe Julien Azam. La liberté s’apparente alors à une forme de dépendance, voire d’aliénation.
 
Parmi les jeunes de 15 à 24 ans, internet a supplanté la télévision dans le temps accordé aux loisirs. Facebook n’est plus une simple activité passagère, mais devient un véritable fait social. En 2004 Mark Zukerberg crée Facebook qui s’adresse aux étudiants de Harvard. En 2007, le site s’ouvre à l’ensemble des internautes. Il permet de mettre en ligne son profil (études, centres d’intérêt, état civil) et de partager des correspondances ou des documents avec les autres utilisateurs. Des groupes peuvent se former autour d’un centre d’intérêt particulier. Facebook apparaît ainsi comme un site communautaire. Ce phénomène ne concerne pas une simple population restreinte puisque 24 millions de Français ont une page Facebook qui comprend déjà 1 milliard de membres dans le monde.
 
La politique de protection des données est déjà remise en cause par des associations de consommateurs. Facebook collecte les données personnelles de ses utilisateurs pour les revendre à des annonceurs qui diffusent des publicités ciblées. La vie privée devient également une marchandise en raison des stratégies marketing des agences de publicité. Désormais les annonces commerciales font partie du paysage et sont largement tolérées. Loin d’être devenue insupportable, la publicité semble familière. Ce phénomène est justifié par la supposée gratuité du site. Surtout, Facebook devient incontournable dans la vie quotidienne et valorise l’exposition de soi. « Les sites communautaires y sont parvenus à un tel degré qu’il ont rendu familière jusqu’à la tendance à « gérer » ses amours, ses amitiés, ou sa vie sur internet », décrit Julien Azam. Les entreprises peuvent alors tout connaître des utilisateurs et leur proposer les biens et les services qui leur correspondent. Les marques possèdent également leur propre page sur Facebook. Il est possible de devenir « fan » d’une entreprise. La société moderne valorise le fétichisme non plus seulement d’une marchandise, mais aussi d’une marque et d’une entreprise. La mort de Steve Jobs, le patron d’Apple, a même suscité les pleurs des internautes et des politiciens.
 
Facebook se lance dans une véritable offensive. Sur le plan économique, cette entreprise désormais cotée en bourse rachète les sites innovants pour éradiquer la concurrence. Seul Google semble rivaliser. Surtout, Facebook peut vendre les informations personnelles et la vie privée. Mais ce site n’est pas une banale entreprise commerciale. Pour Julien Azam, « il faut aussi comprendre qu’il s’agit tout autant de transformer les normes sociales que de modifier l’homme dans son rapport au monde et aux autres ». Les individus doivent être encouragés à partager des informations personnelles et à exposer leur vie privée. Facebook impose un monde lisse et aseptisé, à travers une censure féroce. Le langage doit être policé. Même le fameux tableau de Courbet, L’origine du monde, a été censuré car il est censuré car jugé pornographique. Pourtant, ce tableau est exposé dans les musées et largement reproduit dans les livres d’art. Ensuite, Facebook tente de s’imposer comme une interface incontournable. Tout le Web doit devenir accessible depuis ce site. Facebook étend son emprise au quotidien. « Son existence peuple la vie de ses utilisateurs. Son utilité et sa fonction sociale auprès des plus jeunes ne sont jamais mise en question », observe Julien Azam. L’école moderne vise également à imposer la transmission des savoirs à travers les réseaux sociaux.
 
 
                                 
 
L'artificialisation de la vie
 
« Facebook est un site traduisant un certain rapport au monde : le deuil de la possibilité de vivre les choses directement, sans la médiation d’un écran, sans la représentation, sans l’artifice de la technologie », analyse Julien Azam. Cette critique d’une vie artificielle et de la décomposition des relations humaines semble la plus percutante pour attaquer les réseaux sociaux. Les utilisateurs ne rencontrent pas leurs « amis » Facebook. Ce site maintien la séparation entre les individus et favorise des relations superficielles. Le réseau social semble à l’image de la société moderne. « Cela témoigne surtout de la difficulté qu’il y a à être ensemble aujourd’hui, à créer une communauté autre que virtuelle, à laisser la dérive et le hasard guider les rencontres », observe finement Julien Azam. Même la conception de l’amitié devient plus quantitative que qualitative. Il ne s’agit plus de nouer un lien intime avec quelques personnes. Au contraire, il faut désormais accumuler un grand nombre d’amis, même si on ne les rencontrera jamais. Surtout, des utilisateurs recherchent des anciennes connaissances ou des amis sur Facebook pour combler un vide affectif. Dans notre société moderne, le nombre de confidents et de véritables amis ne cesse de diminuer. Les réseaux sociaux semblent donc se développer sur le terrain d’une solitude qui s’accentue.
Le philosophe Günther Anders estime que la technologie impose « le style de nos activités et de notre vie, bref, nous détermine ». Il n’y a donc pas de bonne utilisation de Facebook, puisque cet outil détermine notre manière de penser, d’agir, de vivre. « L’adhésion des utilisateurs de Facebook à cet ersatz de monde n’est pas sans effet. Au contraire c’est cette adhésion à la facticité qui permet de perpétuer le monde tel qu’il va, l’organisation sociale telle qu’elle est, la domination telle qu’elle s’exerce », estime Julien Azam. La plupart des utilisateurs semblent soumis aux valeurs culturelles dominantes. Ses individus pensent que le réseau social permet d’être relier au monde, alors qu’il entretient un rapport artificiel à l’existence. L’utilisateur semble alors aliéné, et demeure soumis alors qu’il se croit libre. « Comme n’importe quelle mouche du coche, il pense que son implication narcissique sur la toile permet sa participation au monde quand, en réalité, cela ne traduit que le conformisme de l’utilisateur manipulant un outil pensé par d’autres pour renforcer le spectacle de la pseudo communication », raille Julien Azam. Facebook s’apparente alors au spectacle qui, selon Guy Debord, « manifeste dans sa plénitude l’essence de tout système idéologique : l’appauvrissement, l’asservissement et la négation de la vie réelle ».
 
Facebook apparaît également comme le reflet du narcissisme qui caractérise notre époque moderne. « Le site agirait comme un miroir où la découverte des profils d’autrui, des groupes de fans, n’aurait pour but final que la contemplation de soi et la constitution d’un profil toujours plus parfait », observe Julien Azam. Dès 1969, le sociologue Christopher Lasch observe l’émergence du narcissisme comme un phénomène collectif. Aux Etats-Unis. Ce fait social déferle désormais sur l’ensemble de la civilisation occidentale. L’atomisation et l’isolement des individus, et leur sentiment d’inutilité au monde, explique ce phénomène. Le narcissisme devient un processus qui s’alimente lui-même. « Le repli sur la sphère privée et l’illusion que l’on recrée du lien par écran interposé se développent alors que l’écran est d’abord ce qui fait écran, qui empêche, qui sépare, qui rend impossible l’émotion que suscite le réel », analyse Julien Azam. Les discussions par écrans interposées remplacent les conversations en face à face et les relations directement vécues.
L’immédiateté et le zapping permanent caractérisent des individus qui se contente de vivre dans l’instant. L’existence s’enferme dans un présent perpétuel. « De là, des rencontres qui tendent à être de plus en plus fugaces, « zappées », sans consistance, produisant en retour un sentiment d’isolement mais aussi de vide encore plus puissant », décrit Julien Azam. L’individu semble extérieur à la réalité et même à sa propre expérience vécue. La découverte du sensible et du réel passe désormais par la représentation et le spectacle. Facebook participe pleinement de ce phénomène. Ce site s’adresse à l’intimité des individus. Ce réseau social s’appuie sur l’artificialisation des relations humaines et plus rien ne peut se passer de réel dans ce monde virtuel. Facebook semble donc loin d’être un espace de sociabilité ou même un outil de communication. Ce site diffuse une véritable manière de vivre dans laquelle les relations humaines réellement vécues peuvent progressivement disparaître.
Facebook impose le mode de vie de la bourgeoisie et de la classe dominante. Ce site est d’abord conçu pour les étudiants de Havard et se distingue de Myspace par son soucis esthétique de respectabilité. Surtout, les fréquentations et les goûts des individus traduisent une appartenance de classe. Ce site se conforme au mode de vie des cadres. La manière de se présenter, à la troisième personne, semble révélatrice. Chacun « peut se présenter comme une marchandise valorisable sur un marché », observe Julien Azam. Les goûts présentés doivent se conformer à ceux de la classe dominante. Il faut aimer le jazz et le cinéma de la Nouvelle vague. Pour assurer de la crédibilité à son profil, « on trouvera pêle-mêle les suschis, le design, les concerts humanitaires, l’écologie ou la hi-fi, autant de signes confirmant l’adhésion au monde spectaculaire-marchand du cadre », ironise Julien Azam. Mais ses choix et loisirs stéréotypés de cadre aliéné s’imposent alors à l’ensemble de la population.
 
 

 
Détruire Facebook pour passionner la vie
 
Facebook aurait même permis la révolution dans les pays arabes. Dans le monde réel, ses révoltes ont éclaté dans des pays traditionnels contre des régimes soutenus par les États des pays occidentaux. Les technologies numériques sont utilisées par une minorité de la jeunesse arabe, et pas la plus enragée. La révolution, loin d’être virtuelle, passe par un affrontement avec l’ordre existant. « Et pour cela, il ne suffit pas de rester devant un ordinateur. Il faut descendre dans la rue et affronter les militaire du régime », rappelle Julien Azam. L’idée d’une révolution Facebook s’explique par l'aliénation technologique des journalistes qui ne conçoivent de vivre sans passer par un réseau social. Ensuite, cette idée permet de dépolitiser une révolte qui serait alors citoyenne et entièrement non-violente. Surtout cette idée occulte la force collective du peuple. « Que des individus doués de conscience ne se comportent pas en citoyens décérébrés mais décident de régler leurs affaires eux-mêmes » n’est pas concevable par les journalistes français, observe Julien Azam.
 
Facebook favorise le contrôle social. Les utilisateurs peuvent espionner leurs amis. « Une société qui promeut la transparence à ce point est une société totalitaire où règne le contrôle social le plus parfait », souligne Julien Azam. Chacun peut devenir un petit tyran ou un flic de la vie privée dans ce totalitarisme autogéré. Les entreprises, pour le marketing comportemental, ou la police peuvent utiliser Facebook. Ce site est d’ailleurs infesté d’espions. Mais les utilisateurs acceptent docilement d’être surveillés car ils ne conçoivent pas de vivre autrement. « C’est parce qu’il se sentent en harmonie avec la marche du monde, avec les valeurs de celui-ci, avec la technique et les valeurs du régime spectaculaire-marchand qu’ils n’hésitent pas à se répandre, comme on le dit d’un animal négligé, sur ces sites », analyse Julien Azam.
 
Ce journal en ligne dispose d’un profil Facebook. Mais, loin d’un outil marketing et d‘un étalement de la vie privée, il est utilisé pour diffuser les articles et d’autres documents (textes, sons, vidéos). Pourtant, la technologie conditionne les comportements. Il semble donc essentiel de conserver un rapport critique à Facebook et à toutes ses formes d’utilisation. Dans ce sens, le cybermilitantisme apparaît également comme une mascarade. De même, les partisans des serveurs libres ne sont que des imposteurs qui prétendent ouvrir de nouveaux espaces alors qu'ils généralisent l'aliénation numérique en lui donnant un vernis contestataire. Seules les rencontres réelles peuvent permettre de s’organiser et d’intensifier les désirs de révolte.
Mais la critique de Facebook ne doit pas se contenter de la logorrhée anarcho-gauchiste qui dénonce un simple flicage. L’analyse critique de ce réseau social doit surtout permettre d’observer les nouvelles formes d’aliénation. Ce phénomène dépasse la simple sphère productive pour s’imposer dans la vie privée. « En ce début de XXIème siècle, l’aliénation se poursuit et il devient de plus en plus difficile d’autonomiser vie privée, sphère culturelle et sphère productive. Pis, elle progresse au point que l’on assiste désormais à une auto-réification des individus, Facebook en constituant un lieu privilégié », observe Julien Azam. Facebook apparaît surtout comme le reflet de la modernité marchande qui colonise tous les domaines de la vie, y compris l’amour. Mais ce phénomène n’est pas nouveau et semble lié au développement de la civilisation industrielle. Le romantisme révolutionnaire dénonce déjà l’artificialisation de la vie et la destruction des relations humaines. Il ne suffit donc pas de quitter Facebook. Il semble plus important de s’organiser pour détruire la mascarade spectaculaire-marchande. Julien Azam préconise « une modification des conditions d’existence, ce qui ne saurait advenir sans que, dans le même temps, le monde actuel soit mis à bas ».
Facebook s’appuie avant tout sur un vide existentiel. Il semble donc important de s’appuyer sur la réflexion des avant-gardes artistiques. Ses mouvements s’attachent à rendre la vie passionnante pour libérer les désirs, la créativité, le jeu, le plaisir.
 
Source: Julien Azam, Facebook, Anatomie d’une chimère, CMDE - collection Les réveilleurs de la nuit, 2013
 
Articles liés :
 
Pour aller plus loin :
Emission radio "Facebook cette chimère" avec Julien Azam, sur RTS le 24 avril 2013
Clara Beaudoux, "Réseaux sociaux : plus belle la vie... partagée ?", publié sur le site de France Info le 26 avril 2013
Pascual Serrano, "Facebook, Twitter... Quand les réseaux sociaux reproduisent l'inégalité", publié sur le site Avanti le 29 mai 2013
Le livre "Facebook, anatomie d'une chimère" : court et complet, publié sur le site Sortir de facebook le 19 mars 2013
Albertine Benedetto, "Note de lecture : Facebook, anatomie d'une chimère", publié sur le site du Lycée Jean Aicard
Nolwenn Weiler, "Facebook est-il l'ami des salariés ?", publié dans FO Hebdo 3070 le 15 avril 2013
Emission de radio Répliques, "La révolution numérique" avec Cédric Biagini, diffusée sur France Culture le 27 avril 2013
"Emprise numérique", entretien avec Cédric Biagini mis en ligne sur radio PFM
Facebook et l'aliénation technologique
 
Facebook, site de réseau social, semble désormais incontournable dans la sociabilité des nouvelles générations. Pourtant, loin de favoriser des relations humaines, Facebook renforce la séparation et l’aliénation dans la vie quotidienne. Julien Azam, qui écrit dans la revue Rodez la rouge http://www.rodezlarouge.sitew.com/#ACCUEIL.D , analyse cette artificialisation de la vie par internet dans un livre récent http://editionscmde.org/Les_reveilleurs_de_la_nuit/Facebook-Anatomie_d_une_chimere.html. Ce texte actualise la critique radicale de la vie quotidienne, délaissée après les situationnistes (ZS), pour observer les nouvelles formes d’aliénations dans la société moderne.
« Les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères. Les temps spectaculaires formant des hommes spectaculaires, c’est l’ensemble de la société actuelle qui est blâmable », précise Julien Azam. Facebook apparaît comme un reflet de la modernité marchande dans son ensemble. La critique des réseaux sociaux suppose alors une remise en cause de l’ordre existant.

 
L'emprise d'internet et des réseaux sociaux
 
« Aujourd’hui, dans les sociétés développées, le site Facebook est associé, dans l’imaginaire collectif, à la liberté : liberté de communiquer, de transmettre des informations, de mettre en scène son existence, liberté de découvrir ses amis sous un nouveau profil, liberté de se faire connaître… », observe Julien Azam. Mais cette conception de la liberté semble relative puisque les utilisateurs doivent signer une charte. L’entreprise Facebook demeure propriétaire de l’ensemble des données publiées sur ce site. Pourtant, malgré tous ses défauts, ce réseau est devenu incontournable dans la vie quotidienne. « Qu’importe que le site accentue le narcissisme, la surveillance autogérée, l’apparence de l’amitié, sa stratégie marketing la rendu si populaire que se passer de Facebook paraît impossible à la majorité des utilisateurs », observe Julien Azam. La liberté s’apparente alors à une forme de dépendance, voire d’aliénation.
 
Parmi les jeunes de 15 à 24 ans, internet a supplanté la télévision dans le temps accordé aux loisirs. Facebook n’est plus une simple activité passagère, mais devient un véritable fait social. En 2004 Mark Zukerberg crée Facebook qui s’adresse aux étudiants d’Harvard. En 2007, le site s’ouvre à l’ensemble des internautes. Il permet de mettre en ligne son profil (études, centres d’intérêt, état civil) et de partager des correspondances ou des documents avec les autres utilisateurs. Des groupes peuvent se former autour d’un centre d’intérêt particulier. Facebook apparaît ainsi comme un site communautaire. Ce phénomène ne concerne pas une simple population restreinte puisque 24 millions de Français ont une page Facebook qui comprend déjà 1 milliard de membres dans le monde.
 
La politique de protection des données est déjà remise en cause par des associations de consommateurs. Facebook collecte les données personnelles de ses utilisateurs pour les revendre à des annonceurs qui diffusent des publicités ciblées. La vie privée devient également une marchandise en raison des stratégies marketing des agences de publicité. Désormais les annonces commerciales font partie du paysage et sont largement tolérées. Loin d’être devenue insupportable, la publicité semble familière. Ce phénomène est justifié par la supposée gratuité du site. Surtout, Facebook devient incontournable dans la vie quotidienne et valorise l’exposition de soi. « Les sites communautaires y sont parvenus à un tel degré qu’il ont rendu familière jusqu’à la tendance à « gérer » ses amours, ses amitiés, ou sa vie sur internet », décrit Julien Azam. Les entreprises peuvent alors tout connaître des utilisateurs et leur proposer les biens et les services qui leur correspondent. Les marques possèdent également leur propre page sur Facebook. Il est possible de devenir « fan » d’une entreprise. La société moderne valorise le fétichisme non plus seulement d’une marchandise, mais aussi d’une marque et d’une entreprise. La mort de Steve Jobs, le patron d’Apple, a même suscité les pleurs des internautes et des politiciens.
 
Facebook se lance dans une véritable offensive. Sur le plan économique, cette entreprise désormais cotée en bourse rachète les sites innovants pour éradiquer la concurrence. Seul Google semble rivaliser. Surtout, Facebook peut vendre les informations personnelles et la vie privée. Mais ce site n’est pas une banale entreprise commerciale. Pour Julien Azam, « il faut aussi comprendre qu’il s’agit tout autant de transformer les normes sociales que de modifier l’homme dans son rapport au monde et aux autres ». Les individus doivent être encouragés à partager des informations personnelles et à exposer leur vie privée. Facebook impose un monde lisse et aseptisé, à travers une censure féroce. Le langage doit être policé. Même le fameux tableau de Courbet, L’origine du monde, a été censuré car il est jugé pornographique. Pourtant, ce tableau est exposé dans les musées et largement reproduit dans les livres d’art. Ensuite, Facebook tente de s’imposer comme une interface incontournable. Tout le Web doit devenir accessible depuis ce site. Facebook étend son emprise au quotidien. « Son existence peuple la vie de ses utilisateurs. Son utilité et sa fonction sociale auprès des plus jeunes ne sont jamais mise en question », observe Julien Azam. L’école moderne (ZS) vise également à imposer la transmission des savoirs à travers les réseaux sociaux.

 
L'artificialisation de la vie
 
« Facebook est un site traduisant un certain rapport au monde : le deuil de la possibilité de vivre les choses directement, sans la médiation d’un écran, sans la représentation, sans l’artifice de la technologie », analyse Julien Azam. Cette critique d’une vie artificielle et de la décomposition des relations humaines semble la plus percutante pour attaquer les réseaux sociaux. Les utilisateurs ne rencontrent pas leurs « amis » Facebook. Ce site maintien la séparation entre les individus et des relations superficielles. Le réseau social semble à l’image de la société moderne. « Cela témoigne surtout de la difficulté qu’il y a à être ensemble aujourd’hui, à créer une communauté autre que virtuelle, à laisser la dérive et le hasard guider les rencontres », observe finement Julien Azam. Même la conception de l’amitié devient plus quantitative que qualitative. Il ne s’agit plus de nouer un lien intime avec quelques personnes. Au contraire, il faut désormais accumuler le nombre d’amis, même si on ne les rencontrera jamais. Surtout, des utilisateurs recherchent des anciennes connaissances ou des amis sur Facebook pour combler un vide affectif. Dans notre société moderne, le nombre de confidents et de véritables amis ne cesse de diminuer. Les réseaux sociaux semblent donc se développer sur le terrain d’une solitude qui s’accentue.
Gunter Anders estime que la technologie impose « le style de nos activités et de notre vie, bref, nous déterminent ». Il n’y a donc pas de bonne utilisation de Facebook, puisque cet outil détermine notre manière de penser, d’agir, de vivre. « L’adhésion des utilisateurs de Facebook à cet ersatz de monde n’est pas sans effet. Au contraire c’est cette adhésion à la facticité qui permet de perpétuer le monde tel qu’il va, l’organisation sociale telle qu’elle est, la domination telle qu’elle s’exerce », estime Julien Azam. La plupart des utilisateurs semblent soumis aux valeurs culturelles dominantes. Ses individus pensent que le réseau social permettent d’être relier au monde, alors qu’il entretien un rapport artificiel à l’existence. L’utilisateur semble alors aliéné, et demeure soumis alors qu’il se croit libre. « Comme n’importe quelle mouche du coche, il pense que son implication narcissique sur la toile permet sa participation au monde quand, en réalité, cela ne traduit que le conformisme de l’utilisateur manipulant un outil pensé par d’autres pour renforcer le spectacle de la pseudo communication », raille Julien Azam. Facebook s’apparente alors au spectacle qui, selon Guy Debord, « manifeste dans sa plénitude l’essence de tout système idéologique : l’appauvrissement, l’asservissement et la négation de la vie réelle ».
 
Facebook apparaît également comme le reflet du narcissisme qui caractérise notre époque moderne. « Le site agirait comme un miroir où la découverte des profils d’autrui, des groupes de fans, n’aurait pour but final que la contemplation de soi et la constitution d’un profil toujours plus parfait », observe Julien Azam. Dès 1969, le sociologue Christopher Lasch observe l’émergence du narcissisme comme un phénomène collectif. Aux Etats-Unis. Ce fait social déferle désormais sur l’ensemble de la civilisation occidentale. L’atomisation et l’isolement des individus, et leur sentiment d’inutilité au monde, explique ce phénomène. Le narcissisme devient un processus qui s’alimente lui-même. « Le repli sur la sphère privée et l’illusion que l’on recrée du lien par écran interposé se développent alors que l’écran est d’abord ce qui fait écran, qui empêche, qui sépare, qui rend impossible l’émotion que suscite le réel », analyse Julien Azam. Les discussions par écrans interposées remplacent les conversations en face à face et les relations directement vécues.
L’immédiateté et le zapping permanent caractérisent des individus qui se contente de vivre dans l’instant. L’existence s’enferme dans un présent perpétuel. « De là, des rencontres qui tendent à être de plus en plus fugaces, « zappées », sans consistance, produisant en retour un sentiment d’isolement mais aussi de vide encore plus puissant », décrit Julien Azam. L’individu semble extérieur à la réalité et même à sa propre expérience vécue. La découverte du sensible et du réel passe désormais par la représentation et le spectacle. Facebook participe pleinement de ce phénomène. Le site de Zukerberg s’adresse à l’intimité des individus. Ce réseau social s’appuie sur l’artificialisation des relations humaines et plus rien ne peut se passer de réel dans ce monde virtuel. Facebook semble donc loin d’être un espace de sociabilité ou même un outil de communication. Ce site diffuse une véritable manière de vivre et les relations humaines réellement vécues peuvent progressivement disparaître.
Facebook impose le mode de vie de la bourgeoisie et de la classe dominante. Ce site est d’abord conçu pour les étudiants de Havard et se distingue de Myspace par son soucis esthétique de respectabilité. Surtout, les fréquentations et les goûts des individus traduisent une appartenance de classe. Ce site se conforme au mode de vie des cadres. La manière de se présenter, à la troisième personne, semble révélatrice. Chacun « peut se présenter comme une marchandise valorisable sur un marché », observe Julien Azam. Les goûts présentés doivent se conformer à ceux de la classe dominante. Il faut aimer le jazz et le cinéma de la Nouvelle vague. Pour assurer de la crédibilité à son profil, « on trouvera pêle-mêle les suschis, le design, les concerts humanitaires, l’écologie ou la hi-fi, autant de signes confirmant l’adhésion au monde spectaculaire-marchand du cadre », ironise Julien Azam. Mais ses choix et loisirs stéréotypés de cadre aliéné s’imposent alors à l’ensemble de la population.

 
Détruire Facebook pour passionner la vie
 
Facebook aurait même permis la révolution dans les pays arabes (ZS). Dans le monde réel, ses révoltes ont éclaté dans des pays traditionnels contre des régimes soutenus par les États des pays occidentaux. Les technologies numériques sont utilisées par une minorité de la jeunesse arabe, et pas la plus enragée. La révolution, loin d’être virtuelle, passe par un affrontement avec l’ordre existant. « Et pour cela, il ne suffit pas de rester devant un ordinateur. Il faut descendre dans la rue et affronter les militaire du régime », rappelle Julien Azam. L’idée d’une révolution Facebook s’explique par l'aliénation technologique des journalistes qui ne conçoivent de vivre sans passer par un réseau social. Ensuite, cette idée permet de dépolitiser une révolte qui serait alors citoyenne et entièrement non-violente. Surtout cette idée occulte la force collective du peuple. « Que des individus doués de conscience ne se comportent pas en citoyens décérébrés mais décident de régler leurs affaires eux-mêmes » n’est pas concevable par les journalistes français, observe Julien Azam.
 
Facebook favorise le contrôle social. Les utilisateurs peuvent espionner leurs amis. « Une société qui promeut la transparence à ce point est une société totalitaire où règne le contrôle social le plus parfait », souligne Julien Azam. Chacun peut devenir un petit tyran ou un flic de la vie privée dans ce totalitarisme autogéré. Les entreprises, pour le marketing comportemental, ou la police peuvent utiliser Facebook. Ce site est d’ailleurs infesté d’espions. Mais les utilisateurs acceptent docilement d’être surveillés car ils ne conçoivent pas de vivre autrement. « C’est parce qu’il se sentent en harmonie avec la marche du monde, avec les valeurs de celui-ci, avec la technique et les valeurs du régime spectaculaire-marchand qu’ils n’hésitent pas à se répandre, comme on le dit d’un animal négligé, sur ces sites », analyse Julien Azam.
 
Ce journal en ligne dispose d’un profil Facebook https://fr-fr.facebook.com/zones.subversives. Mais, loin d’un outil marketing et d‘un étalement de la vie privée, il est utilisé pour diffuser les articles et d’autres documents (textes, sons, vidéos). Pourtant, la technologie conditionne les comportements. Il semble donc essentiel de conserver un rapport critique à Facebook et à toutes ses formes d’utilisation. Le cybermilitantisme apparaît également comme une imposture. Ce sont les rencontres réelles qui permettent de s’organiser et d’intensifier les désirs de révolte.
Mais la critique de Facebook ne doit pas se contenter de la logorrhée anarcho-gauchiste qui dénonce un simple flicage. L’analyse critique de ce réseau social doit surtout permettre d’observer les nouvelles formes d’aliénation. Ce phénomène dépasse la simple sphère productive pour s’imposer dans la vie privée. « En ce début de XXIème siècle, l’aliénation se poursuit et il devient de plus en plus difficile d’autonomiser vie privée, sphère culturelle et sphère productive. Pis, elle progresse au point que l’on assiste désormais à une auto-réification des individus, Facebook en constituant un lieu privilégié », observe Julien Azam. Facebook apparaît surtout comme le reflet de la modernité marchande qui colonise tous les domaines de la vie, y compris l’amour (ZS). Mais ce phénomène n’est pas nouveau et semble lié au développement de la civilisation industrielle. Le romantisme révolutionnaire (ZS) dénonce déjà l’artificialisation de la vie et la destruction des relations humaines. Il ne suffit donc pas de quitter Facebook. Il semble plus important de s’organiser pour détruire la mascarade spectaculaire-marchande. Julien Azam préconise « une modification des conditions d’existence, ce qui ne saurait advenir sans que, dans le même temps, le monde actuel soit mis à bas ».
Facebook s’appuie avant tout un vide existentiel. Il semble donc important de s’appuyer sur la réflexion des avant-gardes artistiques (ZS). Ses mouvements s’attachent à rendre la vie passionnante pour libérer les désirs, la créativité, le jeu, le plaisir.
 
Source: Julien Azam, Facebook, Anatomie d’une chimère http://editionscmde.org/Les_reveilleurs_de_la_nuit/Facebook-Anatomie_d_une_chimere.html, CMDE - collection Les réveilleurs de la nuit, 2013
 
 

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