Lundi 28 mai 2012 1 28 /05 /Mai /2012 07:49

Le nouveau pouvoir ne bénéficie d’aucun « état de grâce ». L’ensemble de la population, y compris les électeurs du PS, ne se fait aucune illusion sur la présidence Hollande. La continuité de l'Etat prime sur le changement.

Le nouveau gouvernement puise dans la pépinière du socialisme municipal roué aux magouilles politiciennes et à la domination de ses habitants. A commencer par le Premier ministre : Jean-Marc Ayrault. Bureaucrate bon teint, il apparaît surtout comme le petit seigneur mégalomane de la féodalité de Nantes. Il impose à sa population la construction d’un aéroport aussi inutile que nuisible. Contre ses habitants, qui occupent la zone à défendre, il s’inscrit dans cette gauche capitaliste et productiviste près à sacrifier une région pour développer l’urbanisme. La nouvelle ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Geneviève Fioraso, s’inscrit dans la même lignée. Mais dans une version grenobloise, avec ses entreprises de pointe et sa domination techno-industrielle.

Le plus célèbre Manuel Valls s’est vu attribué le ministère de l’Intérieur. Avec son discours raciste et sécuritaire, ânonné dans tous les médias, ses efforts se voient enfin récompensés. Arnaud Montebourg occupe, de son côté, le credo du patriotisme industriel. Les plans de rigueur sur le plan social vont donc s’accompagner d’un discours de haine de l’étranger sur le plan économique, pour tenter de mieux faire passer l’austérité et accuser le mondialisme.

 

Contre le flux d'informations, le recul sur les évènements immédiats semble toujours indispensable. L'actualité de la période qui s'écoule est marquée par l'agitation électorale et par un retour à la mode des idées pseudo radicales de Pierre Bourdieu, entre célébration béate de la sociologie critique et succès du Front de gauche. La critique du pouvoir, des élections et de toute forme de délégation se révèle toujours d’actualité. Les idées anarchistes permettent de mieux comprendre l’arnaque électorale. La réflexion de Léon de Mattis se penche sur l’analyse du vote et de l'Etat. Toute illusion sur une « gauche de gauche » doit également être écartée. La célébration du sociologue Pierre Bourdieu ne doit pas faire illusion. L’aménagement de l’exploitation et de la domination n’est pas une véritable solution. Les néo-réformistes s’appuient ainsi sur une sociologie critique inoffensive, baignée dans le conformisme universitaire.

Mais la critique du capital doit également s’accompagner d’une critique radicale de la vie quotidienne. Le courant freudo-marxiste, dans le sillage du psychanalyste Otto Gross, s’attache à politiser le quotidien pour valoriser une libération totale. Wilhelm Reich, thérapeute et militant, lutte pour la révolution sexuelle. Avec les situationnistes, la critique de la vie quotidienne provient davantage des avant-gardes artistiques. Les situationnistes analysent les nouvelles formes d’aliénation de son époque et participent à l’explosion de Mai 68. Leur pensée bénéficie d’une influence majeure, jusqu’aux Etats-Unis. Pour les situationnistes, comme pour les freudo-marxistes, la révolution sociale doit s’accompagner d’un processus de transformation de tous les aspects de la vie. 

 

 

Sommaire de ZS n°5:

 

Électoralisme

Réflexions sur le vote et les élections

Élections, piège à moutons

 

Gauche de gauche et sociologie critique

Congédier la gauche (de gauche)

Luc Boltanski et la pensée critique

 

Psychanalyse et révolution sexuelle

La psychanalyse contre l'ordre moral

Wilhelm Reich et la révolution sexuelle

 

Insurrection situationniste

Critiquer l'art pour passionner la vie

Les situationnistes dans la lutte des classes

L'Internationale situationniste aux Etats-Unis

 

 

Articles liés:

Éditorial n°1

Éditorial n°2

Éditorial n°3

Éditorial n°4

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Mardi 22 mai 2012 2 22 /05 /Mai /2012 16:50

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Les situationnistes exercent une influence au-delà de la France. Leur pensée irrigue les mouvements révolutionnaires jusqu’aux Etats-Unis.

 


L’Internationale situationniste exerce une influence active aux États-Unis. C’est cette histoire que décrit un livre publié récemment par le CMDE dans la collection « Les réveilleurs de la nuit ». Fabrice de San Mateo, dans sa préface, décrit le mouvement situationniste et ses activités aux États-Unis. Dépasser l’art pour passionner la vie quotidienne devient l’objectif des situationnistes. Ensuite, les situationnistes se rattachent au mouvement révolutionnaire pour participer activement à l’explosion de Mai 68.

 

 

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Les situationnistes et les luttes sociales

 

Des émeutes éclatent à Watts, un quartier de Los Angeles, en 1965. L’Internationale situationniste s’intéresse fortement à ses évènements. La population affronte violemment les forces de police, pille et brûle les magasins. L’insurrection des Noirs se poursuit durant la même période avec d’autres émeutes. L’opposition à la guerre du Viet Nam se traduit également par des affrontements entre étudiants et policiers, notamment sur le campus de Columbia. Dès 1966, des textes situationnistes se diffusent aux États-Unis.

En 1967, à New York, le Conseil pour la libération de la vie quotidienne est créé. Ce groupe d’inspiration situationniste comprend Robert Chasse et Bruce Elwell. L’Internationale situationniste prend rapidement contact avec eux.

 

Des révoltes importantes éclatent dans les universités américaines au printemps 1968. Ce qui confirme l’analyse des situationnistes dans leur brochure De la misère en milieu étudiant. « En se révoltant contre leurs études, les étudiants américains ont immédiatement mis en question une société qui a besoin de telles études. De même que leur révolte (à Berkeley et ailleurs) contre la hiérarchie universitaire s’est d’emblée affirmée comme révolte contre tout le système social basée sur la hiérarchie et la dictature de l’économie et de l’État » soulignent déjà les situationnistes en 1966. L’occupation de Columbia semble l’action d’étudiants dont la plupart ne sont pas militants dans les syndicats, comme l’influent SDS, et qui rejettent le léninisme. Même si des militants du SDS participent également à cette action. Tony Verlann, proche des idées situationnistes, prend contact avec certaines d'entre eux. L'IS dénonce ensuite une « opposition falsifiée ». Horelick, en rupture avec le SDS, rejoint le groupe situationniste.

 

Les américains diffusent les textes du comité Enragés-IS écrits en France pendant la révolte de Mai 68. Une section américaine de l’IS est créée après l’adhésion des membres du groupe du Conseil. Situationist international devient la « revue de la section américaine de l’IS ». Pourtant, le mouvement situationniste se désagrège à partir des années 1970, aux États-Unis comme en Europe.

Fabrice de San Mateo souligne l’importance des textes de la Section américaine de l’IS. Leur force critique trouve un écho dans le vaste mouvement des occupations de place qui émerge aux États-Unis. Certains de ses participants semblent même s’inspirer ouvertement du mouvement situationniste.

 

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La critique des intellectuels américains

 

Le texte « Visages de la récupération » insiste sur l’importance de constituer une classe révolutionnaire pour diffuser des idées révolutionnaires. Les économistes Baran et Sweezy sont critiqués pour réduire l’aliénation à la seule rationalité marchande. Ils insistent sur le déterminisme historique et soulignent l’aspect scientifique de leurs travaux afin d’asseoir leur autorité. Ses léninistes perçoivent la révolution comme quantitative, avec le parti qui redistribue la production au profit des producteurs. « Le changement qualitatif est remis à un avenir lointain » ironisent les situationnistes. Contre le rôle du parti, ils insistent sur l’autonomie prolétarienne pour permettre la suppression de la hiérarchie mais aussi la liberté individuelle qui s’affirme contre le travail. Contre le communisme immédiat, les léninistes insistent sur l’importance de la période de transition. « Des commencements à nos jours, les mouvements léninistes ont pris des positions réformistes. Le léninisme est la transition permanente ; le style caustique de la réforme » raillent les situationnistes.

 

Marcuse observe l’intégration du prolétariat et de la bourgeoisie dans la société marchande. Son constat désespéré débouche vers la négation de la lutte des classes. Marcuse insiste également sur la nécessité d’un « contrôle social effectif ». « C’est l’ordre bourgeois rationalisé (pacifié) par une rationalité technologique exerçant un contrôle centralisé » estiment les situationnistes. Ce social démocrate préconise une démocratie sociale mais chapeautée par des bureaucrates et des technocrates qui contrôlent les libertés individuelles.

Mais les situationnistes occultent l’apport de la réflexion de Marcuse en la caricaturant. Ce penseur de l’aliénation dans la vie quotidienne affirme aussi le principe de plaisir contre le principe de réalité. Il participe à la pensée freudo marxiste et à la révolution sexuelle par son apologie de l’Eros créateur contre les normes et les contraintes sociales.

Mc Luhan est critiqué pour son projet d’utilisation des nouvelles technologies au service du capitalisme. Surtout il insiste sur la passivité de la population et sur la futilité de la révolte.

 

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La critique de la bureaucratisation de la vie

 

Robert Chasse décrit écrit un article d’analyse sur le capitalisme et la bureaucratisation de l’existence. Le capitalisme appauvrit l’ensemble de la population et notamment les prolétaires qui sont expropriés des richesses qu’ils produisent. Pour perdurer, le capitalisme doit s’étendre sur plusieurs espaces avec l’impérialisme.

En URSS, le capitalisme bureaucratique d’État permet l’émergence d’une nouvelle classe dominante, la bureaucratie, qui opprime le reste de la population. Les marchandises sont des objets produits mais qui n’ont aucune utilité. Robert Chasse attaque également le marketing qui « s’accapare l’énergie sexuelle des individus pour la transmettre aux objets ». La bureaucratisation de l’existence impose une rationalisation de la vie, soumise à une logique irrationnelle. Pour contrôler l’économie, la bourgeoisie s’appuie sur la bureaucratie qui impose des tâches séparées dans la gestion du capital. Mais la bureaucratie impose également une parcellisation de l’existence du prolétariat.

Face à ce constat, Robert Chasse propose la perspective d’une démocratie directe fondée sur les Conseils ouvriers. Les délégués sont alors révocables à tout moment et appliquent un mandat impératif. « La gestion et la transformation constante de tous les aspects de la vie ; la participation créative, permanente, des individus » semblent ainsi favorisées.

 

 

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L’orthodoxie situationniste et ses limites

 

Le texte intitulé « La pratique de la théorie » présente les idées situationnistes. La révolution sociale et prolétarienne, à travers les Conseils ouvriers, s’accompagne d’une critique unitaire et globale qui comprend tous les aspects de la vie. Ensuite, la traduction de textes situationnistes est évoquée. Surtout, cet article retrace l’histoire du Conseil pour la Libération de la vie quotidienne. Les membres de ce groupe proche des situationnistes finissent par adhérer directement à l’IS. La participation des situationnistes au mouvement de Mai 68 en France est longuement décrite. L’action des Enragés à Nanterre et les appels incantatoires du Comité pour le Maintien Des Occupations (CMDO) à la création de Conseils ouvriers sont notamment évoqués.

 

Ensuite, le texte attaque tous les mouvements qui se rapprochent des idées de l’IS. Certes, il semble indispensable de souligner les limites des différentes pensées et luttes révolutionnaires. En revanche, leurs apports et leur proximité avec la pensée situationniste ne sont jamais évoqués. La section américaine reproduit les pires travers de l’IS que sont le sectarisme et l’exécution sommaire de ceux qui sont les plus proches. Le mouvement du 22 mars semble surtout critiqué pour sa trop grande ouverture politique. Le comité étudiants-travailleurs de Censier subit également les foudres de l’IS. Pourtant ce comité d’action s’attache à faire vivre le communisme de conseils, non pas dans l’incantation creuse, mais dans la pratique et la vie quotidienne.

 

Murray Bookchin, penseur anarchiste, subit également les foudres de l'IS. La limite entre la dispute personnelle et le véritable désaccord politique semble parfois floue. Mais les situationnistes dénoncent surtout l'attitude de Bookchin qui refuse de publier Reply to Murray Bookchin concerning his theories on the recent French "Revolution", un texte qui critique ses analyses. les situationnistes dénoncent le "faux historicisme" du théoricien du douteux "municipalisme libertaire" qui rejette la lutte des classes.

« Le who’s who des mini-stars du mini-spectacle » présente de manière lapidaire les figures et mouvements de la contestation aux États-Unis.

 

Ses écrits de la section américaine de l’IS semblent reproduire certains travers des situationnistes, issus des avant-gardes littéraires et artistiques. Ce petit groupe se replie sur lui-même, et affirme avoir raison contre tout le monde. Surtout, l’IS se coupe de l’effervescence intellectuelle, culturelle et politique des Etats-Unis autour des années 1968. Pourtant, les idées situationnistes peuvent être un apport indispensable aux luttes sociales, y compris actuelles. La critique des bureaucrates, des réformistes et de la récupération de la contestation demeure pertinente. Surtout, l’IS se distingue par son désir de bouleverser tous les aspects de la vie pour réinventer de nouvelles relations humaines.

 

Source: Section américaine de l’Internationale situationniste, Écrits, CMDE, 2012

 

 

Articles liés :

 

Les situationnistes dans la lutte des classes

Le mouvement du 22 mars, entre théorie et pratique

Critiquer l’art pour passionner la vie

Occuper Wall Street contre le capitalisme

 

 

Pour aller plus loin :

 

Présentation des Ecrits de la Section américaine de l’Internationale situationniste sur le site du collectif Smolny 

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Lundi 14 mai 2012 1 14 /05 /Mai /2012 08:00

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Disciple de Freud, théoricien politique et militant révolutionnaire, Reich développe une critique de la répression sexuelle et explore des pistes de libération.

 

 

La révolution sexuelle reste à accomplir. C’est à partir de ce constat que Jacques Lesage de La Haye transmet l’héritage subversif du docteur Reich. L’auteur d'une Introduction à la psychanalyse de Reich permet de renouer avec la critique de la misère sexuelle délaissée par tous, y compris par le courant libertaire. D’un autre côté, bien que thérapeute et analyste, Jacques Lesage de La Haye demeure un militant anarchiste alors que de nombreux reichiens installés se cantonnent à la thérapie corporelle au détriment d’une perspective de libération sexuelle.

 

La réflexion reichienne s’inscrit dans le freudisme hétérodoxe incarné par Otto Gross. Pour Jacques Lesage de La Haye, Wilhelm Reich participe au prolongement de la démarche freudienne. Mais il insiste davantage sur le corps alors que les freudiens orthodoxes se limitent au psychisme. Surtout, l’approche reichienne replace l’individu dans son contexte social, religieux, culturel, politique. L’individu est définit comme un être bio-psycho-social.

 

 

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L’apport de Reich à la psychanalyse

 

L’analyse caractérielle doit permettre de faire découvrir au patient son mode de résistance. La psychanalyse classique adopte cette innovation de Reich mais délaisse toujours le corps social dans la démarche thérapeutique. Pour cet analyste, la répression sexuelle alimente les pulsions sadiques et les névroses. Cette misère sexuelle, produite par la société, explique le comportement humain. « Wilhelm Reich semble être le seul à s’être interrogé sur le rapport des névroses à la culture, sur leur genèse et leurs conditions sociales, en particulier la misère », confirme Jean-Michel Palmier.

 

Seule la libération sexuelle permet de changer le comportement pathologique des sociétés. Reich s’inscrit toujours dans la lignée de Freud et de la psychanalyse. « A cette époque naît la psychanalyse, objet de dégoût et d’horreur non seulement pour la science, mais pour tout le monde bourgeois, car elle porte atteinte aux racines du refoulement sexuel, qui est un des piliers des nombreuses idéologies conservatrices (religion, morale, etc.) » estime Reich. Pourtant cette position, théorique et politique, l’éloigne des instances officielles de la psychanalyse qui ne veut pas ternir son image en construction.

Freud insiste sur la pulsion de mort pour expliquer la violence, le sadisme, le masochisme, les guerres. En revanche, Reich estime qu’il n’existe qu’une pulsion de vie, mais qui subit la répression de la société. Avec des pratiques thérapeutiques gratuites, il fréquente également des milieux populaires et observe alors un lien entre libido et social. Ses observations débouchent vers une prise de conscience politique. « Si l’instinct sexuel n’est pas satisfait, la pulsion destructrice augmente », constate Reich. Le thérapeute ne doit plus se contenter de rester dans son cabinet mais doit descendre dans la rue pour changer la société. Ensuite, Freud délaisse la théorie de la libido, dont il est l’auteur, tandis que Reich la radicalise en évoquant l’énergie sexuelle.

 

 

 

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Entre thérapie et révolution

 

L’analyse caractérielle, qui succède à la psychanalyse, insiste sur l’analyse des résistances plutôt que sur les associations libres et l’interprétation. La végétothérapie caractéro-analytique observe les différents types de défense de l’individu pour étudier son système de défense caractériel ou psychologique. « Le relâchement des défenses caractérielles libère une énergie qui était bloquée dans le corps sous forme de stase » décrit Jacques Lesage de La Haye. La respiration permet la circulation de l’énergie pour modifier la structure musculaire et caractérielle du sujet. La végétothérapie examine les émotions et sentiments. Différents exercices corporels correspondent à sept niveaux du haut vers le bas du corps. L’orgonthérapie développe également les exercices corporels pour favoriser une circulation de l’énergie. La dissolution des cuirasses doit permettre d’unir tous les réflexes et les mouvements biologiques dans le réflexe total de l’orgasme.

 

A partir de la libido freudienne, Reich s’intéresse à l’énergie sexuelle et à la génitalité. Il insiste donc sur la question de l’orgasme. « La puissance orgastique est la capacité de s’abandonner au flux de l’énergie biologique sans aucune inhibition, la capacité à décharger complètement toute l’excitation sexuelle contenue, au moyen de contractions involontaires agréables au corps » résume Reich. Les réflexions de Reich s'envisagent comme une pensée globale. Il refuse de séparer la thérapie de la lutte sociale. Beaucoup de problèmes psychologiques sont engendrés par la société, avec les inégalités, l’injustice, l’autoritarisme et les différentes formes de répression. « Réciproquement, les difficultés affectives et émotionnelles d’individus, de groupes et d’institutions peuvent rapidement faire basculer un pays dans le désordre et la violence » souligne Jacques Lesage de La Haye.

 

 

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L’apport de Reich à la pensée révolutionnaire

 

Wilhelm Reich est un militant, socialiste puis communiste, très actif. Mais, en tant que psychanalyste, il participe également au mouvement révolutionnaire. En 1931, il fonde à Berlin l’Association pour une politique sexuelle prolétarienne (SEXPOL) pour donner des consultations gratuites. La contraception, le droit à l’avortement et à l’homosexualité et l’union libre sont favorisés. Mais le Parti communiste s’oppose à ses idées subversives. Dans Psychologie de masse du fascisme, il insiste sur les structures caractérielles de l’homme, les névroses et la « peste émotionnelle » qui expliquent le fascisme. Il souligne le rôle des institutions patriarcales, de la famille et de l’éducation dans la construction de cette structure caractérielle pathologique qui affecte tous les individus. Dans La révolution sexuelle, il analyse les causes de la misère sexuelle et affective des masses. Il propose une forme d’éducation radicalement nouvelle avec le droit à la sexualité pour les enfants. Reich s’attache également à la liberté sexuelle dans le couple.

 

Les ouvrages de Wilhelm Reich soulignent la dimension subversive du désir et de plaisir. La liberté amoureuse s’oppose radicalement à la société capitaliste et patriarcale. La réalisation des désirs et l’énergie sexuelle se heurtent au conformisme et à la soumission des individus, indispensables pour maintenir l’ordre social. Mais la révolution sexuelle ne se contente pas de balayer les institutions. Il s’agit surtout de construire une nouvelle société avec des méthodes d’éduction radicalement différentes. Cette société repose sur le plaisir et la réalisation des désirs et non sur les contraintes sociales et la frustration permanente. Ainsi, la révolution sexuelle suppose aussi une révolution sociale, contre l’exploitation salariale et la marchandise, pour permettre cette véritable émancipation individuelle et collective. Mais la destruction des frustrations et de la structure caractérielle névrosée demeure indispensable pour éviter toute dérive autoritaire au cours du processus révolutionnaire.

 

 

 

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La nécessité de l’action révolutionnaire

 

Reich, issu de milieu populaire, se préoccupe des problèmes sociaux mais rejette l’idéologie et les politiciens. Ses idées le rapprochent des mouvements autogestionnaires. En 1920, à Vienne, il adhère aux jeunesses socialistes qui s’intègrent alors dans le mouvement ouvrier. En 1927, la répression violente et brutale d’une manifestation ouvrière à laquelle Reich participe accélère sa prise de conscience. Il observe la puissance potentielle du mouvement par le nombre de personnes, mais aussi la passivité et le légalisme des manifestants. « Je fus abasourdis de la mansuétude de la population. La foule était si forte qu’elle aurait pu littéralement mettre en pièce ses quelques policiers » écrit Reich. Mais surtout il constate le crétinisme des forces de répression avec des policiers qui tirent et tuent sans réfléchir. Ils agissent comme des robots et se contentent d’obéir aux ordres. Reich s’interroge également sur son propre comportement pendant la guerre.


A partir de 1927, il adhère au Parti communiste surtout par rejet de la social-démocratie qui préfère un pouvoir réactionnaire plutôt qu’un mouvement révolutionnaire. Reich participe activement à toutes les luttes. Il distribue des tracts et défile dans de nombreuses manifestations. Le contexte politique et social se révèle particulièrement violent avec la montée du fascisme. Mais Reich approfondit son action de thérapeute. Il ouvre des cliniques gratuites et accueille toute la population, notamment les plus pauvres. Il se retrouve confronté directement à tous les problèmes sociaux et à ses conséquences. Il observe ainsi que la thérapie, seule, ne peut pas résoudre tous les problèmes. « L’urgence, dès lors, est de secourir ces hommes, ces femmes et ces jeunes gens en détresse. Mais il devient tout aussi important d’étudier les liens qui unissent les mécanismes psychologiques aux phénomènes socio-politiques » souligne Jacques Lesage de La Haye. Changer la société semble indispensable pour résoudre des problèmes psychologiques.

 

 

 

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La lutte sexuelle

 

Reich rejoint Berlin, avec son Parti communiste puissant et déterminé. Les milieux de la psychanalyses semblent moins dogmatiques à Berlin et plus ouvert aux idées de Reich. Le psychanalyste participe toujours activement aux luttes ouvrières et aux manifestations de chômeurs, tout en poursuivant ses thérapies. Il se penche sur les problèmes de chaque patient en particulier mais s’attache également à s’attaquer à l’origine sociale de ses problèmes. En 1931, Reich créé l’Association pour une politique sexuelle prolétarienne: Sexpol. En Allemagne, quatre vingt associations regroupent 350 000 membres pour faire de la prévention et de l’information sexuelle. Reich tente de coordonner ses associations. La plateforme Sexpol propose un programme d’action et de réforme sexuelle radicalisé, intégré à un combat économique et politique anticapitaliste et antifasciste. Le manifeste de Sexpol relie les problèmes sexuels à l’ordre capitaliste et s’inscrit dans un contenu « révolutionnaire et de classe ».


En 1931, Reich écrit La lutte sexuelle des jeunes, un texte tourné vers le combat politique. « Les jeunes gens et les adolescents n’ont pas seulement droit à la connaissance sexuelle, mais ils ont aussi le droit, et pleinement droit, à une vie sexuelle satisfaisante. De ces droits, ils ont été privés… Ils doivent donc prendre leur cause en main. Quant à nous, nous sommes décidés à les convaincre qu’un droit ne se mendie pas mais se conquiert » écrit Reich. Mais le Parti communiste n’apprécie pas le mouvement Sexpol dont le succès menace la ligne politique. Freud met en garde Reich et refuse l’association de la psychanalyse à la lutte révolutionnaire. Surtout, les nazis font de Reich et de ses écrits une cible privilégiée.

 

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Entre communisme et anarchisme

 

La psychologie de masse du fascisme, publié en 1933, s’inscrit dans le contexte d’une désillusion de Reich par rapport à l’URSS. La législation sexuelle soviétique, en 1918, attaque clairement l’ordre sexuel. Mais Reich reçoit progressivement des informations sur l’URSS et sur son régime réactionnaire et despotique. Reich s’attache à analyser le fascisme avec une approche globale et pluridisciplinaire. Il observe la structure sociale mais aussi la structure caractérielle et psychologique à l’origine du fascisme. Les bourgeois craignent les prolétaires. Mais, contrairement au dogme marxiste, les prolétaires ne sont pas tous portés par l’idéal révolutionnaire et tentent de s’embourgeoiser. L’éducation, la famille autoritaire et la religion permettent la répression de la sexualité et des désirs dès le plus jeune âge. « La répression de la sexualité naturelle de l’enfant, et surtout de la sexualité génitale, le rend anxieux, timide, craintif devant l’autorité, obéissant, gentil et bien élevé au sens bourgeois ; elle paralyse les forces de révolte en l’homme, parce que toute pulsion agressive est chargée d’angoisse, elle entraîne par l’inhibition de la curiosité sexuelle, une inhibition générale de la pensée et de l’esprit critique » analyse Reich.

La résignation des femmes s’explique par le refoulement de la révolte sexuelle. Les garçons s’identifient aux idées de puissance, d’honneur et de pureté de la race. L’idéologie nazie manipule les désirs sexuels réprimés. L’idéologie communisme tente également d’utiliser les pulsions humaines pour susciter une ferveur populaire autour du Parti. Reich dénonce la dérive autoritaire de la dictature du prolétariat et l’imposture du communisme d’État.

 

Dans Principes de second front, Reich s’enthousiasme pour la révolution espagnole et le mouvement anarchiste. Il défend la socialisation, et non l’étatisation, des terres. « Le principe de la liberté personnelle et de l’autogestion sociale allié au principe de la direction organisée du combat révolutionnaire » dessine des perspectives émancipatrices selon Reich. En revanche, il critique les démocraties, opposées à une véritable libération humaine. « Dans les démocraties également, les individus étaient - et sont encore - éduqués en vue d’une soumission à l’autorité » souligne Reich dans son introduction à La fonction de l’orgasme. Mais le psychanalyste abandonne tout engagement politique à la fin de sa vie. Il pense que ses idées peuvent être mieux accueillies par les États-Unis. Pourtant ce pays valorise le moralisme puritain, l’autoritarisme et le règne de la marchandise. Les idées de Reich conservent une tonalité fortement libertaire et semblent difficilement récupérables. La pensée de Reich se rapproche du mouvement autogestionnaire et valorise l’auto organisation contre l’État et le capitalisme. « Mais c’est aussi l’accès de l’Homme à la Liberté sexuelle, psychologique, politique » souligne Jacques Lesage de La Haye

 

 

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La nécessité de la révolution sexuelle

 

Le livre de Reich sur La révolution sexuelle suscite l’opposition des psychanalystes et des communistes car il associe révolution sexuelle et révolution politique. « Donc, Reich est coincé entre les psychanalystes qui dénoncent ses analyses politiques et les communistes qui refusent la psychanalyse et, surtout, ses implications en matière de sexualité » résume Jacques Lesage de La Haye. Une première version du livre paraît en 1930. En 1944, Reich écrit une nouvelle version pour revenir sur ses analyses qui concernent l’URSS. « La Russie soviétique, qui doit son existence à une révolution prolétarienne, est aujourd’hui, en 1944, réactionnaire en matière de politique sexuelle » écrit Reich. Tous les systèmes politiques doivent être remis en cause pour construire une nouvelle organisation sociale. « Le problème, c’est que le moralisme pathologique n’est pas le propre d’un système plus que d’un autre. Après avoir rêvé pendant de longues années, Reich a fini par découvrir que les structures caractérielles de l’homme sont toujours les mêmes, quels que soient les gouvernements, les progressistes comme les conservateurs. Il s’agit dès lors de passer d’un fonctionnement rigide, autoritaire et patriarcal à une forme naturelle de vie où les rapports de l’homme, de la femme et des enfants sont totalement changés » explique Jacques Lesage de La Haye. 


Reich refuse le psychologisme ou l’économisme qui se réduisent à une grille d’analyse simpliste. Il prend en compte les diverses dimension sociales, politiques, économiques et psychologiques et refuse les séparations entre disciplines académiques. Roger Dadoun décrit ce texte de Reich comme une « machine de guerre totale dressée contre la société capitaliste, contre les sociétés bureaucratiques et totalitaires, contre tous les systèmes répressifs, contre les caricatures réformistes et les frénésies groupusculaires - construction s’identifiant, à la limite, à la théorie, la stratégie et la pratique de l’économie sexuelle ».

Selon Reich le refoulement découle du moralisme sexuel imposé dès le plus jeune âge par l’éducation et la famille. Cette soumission, avec la répression des instincts et des désirs, génère des pathologies. Le psychanalyste souligne l’erreur des marxistes et de la Révolution de 1917 en Russie. Les marxistes estiment que la transformation des rapports de production économiques suffit pour modifier les relations humaines. Mais les discours moralisants et les idées conservatrices prennent le dessus puisque la révolution sociale ne s’accompagne pas d’une révolution sexuelle. « Un système de gestion directe (ou non) qui ne soutient pas l’affirmation du plaisir sexuel est voué à sa propre perte. Le corps, l’énergie et les émotions participent de manière intrinsèque à la vie sociale, économique et politique » explique Jacques Lesage de La Haye.

 

 

 

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Changer tous les aspects de la vie

 

Dans une brochure, Reich défend ce qu’il appelle la démocratie du travail, une forme d’organisation proche de l’autogestion. Il dénonce les bureaucrates et les politiciens qui prétendent représenter le peuple mais qui en sont très éloignés. Les politiciens semblent attirés par le pouvoir, l’argent et la notoriété. Ils vivent pour eux-mêmes, méprisent l’amour et la nature humaine. « La responsabilité de la satisfaction des besoins humains seraient l’affaire des seuls consommateurs et producteurs et ne leur serait pas imposée par une administration étatique et autoritaire, contre leur volonté et malgré leurs protestations » explique Reich. Les chefs, les patrons, les bureaucrates, la hiérarchie, l’État, le pouvoir et les contraintes doivent disparaitre. Dans les luttes sociales actuelles, des assemblées générales permettent d’expérimenter une forme de démocratie directe à travers la délibération collective. Si Reich rejette toutes les idéologies, y compris l’anarchisme, il fournit des pistes de réflexion pour construire un projet de société libertaire fondé sur la démocratie directe.


En tant que thérapeute, Jacques Lesage de La Haye s’attache à l’analyse reichienne qui apparaît bien plus qu’une méthode et un courant de la psychanalyse. « Être reichien, c’est un état d’esprit. Si cette thérapie se veut psychanalytique, corporelle et émotionnelle, énergique et sociale, ce n’est pas seulement pour être holistique. Cela correspond à une vision de l’univers et de la vie » explique Jacques Lesage de La Haye. La thérapie reichienne insiste sur l’importance du corps et développe une approche globale à travers l’étude des déterminismes sociaux voire culturels. « L’analyse reichienne est une forme actualisée de l’orgonthérapie. Fidèles aux enseignements de Reich, c’est une psychothérapie analytique active, corporelle, émotionnelle et énergétique. Une psychothérapie au service du sujet qui travaille par le corps, pour le corps et avec le corps, qui prend en compte l’affectivité et la sexualité dans leurs dimensions passées et actuelles et qui ne néglige ni les circonstances individuelles, ni les circonstances sociales de l’individu » définit Gérard Guash. Cette thérapie doit permettre de libérer l’expression des émotions mais aussi du corps. La thérapie reichienne doit permettre d’atteindre la puissance orgastique, « laquelle s’exprime dans l’orgasme en tant que décharge naturelle de l’énergie dans la relation amoureuse » explique Federico Navarro. Les actings et les exercices corporels doivent favoriser une meilleure circulation de l’énergie. L’analyse reichienne inclut le psychisme, le corps et la société.

 

La pensée de Reich prend en compte « cette dimension politique, et plus précisément psycho-politique ignorée à la fois par des psychanalyste et des politiques » souligne Roger Dadoun. L’individu ne doit pas être séparé de son contexte social.

Dans Matérialisme dialectique et psychanalyse, Reich décrit l’apport du freudo-marxisme à la pensée révolutionnaire. « La psychanalyse ne peut pas tirer d’elle-même une conception du monde, un système philosophique et, par conséquent, […], elle ne peut remplacer aucun des systèmes philosophiques existants ; mais elle entraîne une révision des valeurs ; appliquée pratiquement à l’individu, elle détruit la religion, l’idéologie sexuelle bourgeoise, et libère la sexualité » explique Reich. « L’analyse reichienne est psycho-politique : elle vise à restaurer l’amour entre les hommes, les femmes et les enfants au sein d’une société gérée par la démocratie du travail. L’Energie naturelle de la Vie, chez l’Homme, est la puissance orgastique, c’est-à-dire le Désir, l’Amour et la Liberté » conclue Jacques Lesage de La Haye.

 

Source: Jacques Lesage de La Haye, Introduction à la psychanalyse de Reich, Chronique sociale, 2009

 

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Par zones-subversives - Publié dans : Pensée critique
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Vendredi 4 mai 2012 5 04 /05 /Mai /2012 17:44

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Le mouvement situationniste enrichit la réflexion du mouvement ouvrier révolutionnaire par une critique de la vie quotidienne. Il en résulte une conception originale de la lutte des classes.

 


De Tiqqun à L’Encyclopédie des Nuisances, de Philippe Sollers à Amselm Jappe  , la plupart des post-situationnistes rejettent la lutte des classes. A l’image des mouvements dada et surréaliste, les situationnistes semblent aujourd’hui inoffensifs. De Guy Debord , les admirateurs ne retiennent que le style littéraire. Tiqqun reproduit le ton supérieur et sentencieux des professeurs de révolution, et parfois l’humour dans ses meilleurs textes, mais rejette entièrement l’analyse marxiste  et le communisme de conseils.

Il semble donc important de décrire l'activité théorique et pratique des situationnistes dans la lutte des classes. L’intervention situationniste fut brève mais intense, pour déboucher sur l’explosion de Mai 68. 

Inversement, les études historiques sur Mai 68 occultent le rôle de l’Internationale situationniste (IS). Même l’historiographie d’extrême gauche, illustrée notamment par Kristin Ross, réduit Mai 68 à une farandole de groupes gauchistes, maoïstes en tête. 

Pascal Dumontier retrace l’histoire de l’Internationale situationniste pour la replacer dans son contexte politique et intellectuel.

 

 

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Révolution sociale et critique de la vie quotidienne


« A la veille de 1968, l’Internationale situationniste, d’organisation artistique d’avant-garde est devenue une organisation révolutionnaire originale » estime Pascal Dumontier. L’IS se distingue des autres groupes libertaires pour renouveler le projet révolutionnaire à travers une critique plus radicale et moins limitée. L’IS concilie la critique du capitalisme héritée du mouvement ouvrier anti-bureaucratique et la critique de la vie quotidienne issue des avant-gardes artistiques .

En 1954, l’Internationale lettriste crée la revue Potlach. Ce mouvement en rupture avec les lettristes et les surréalistes, aspire à dépasser l’art et l’esthétique pour transformer la vie. Contre l’urbanisme, l’Internationale lettriste développe des comportements ludiques pour permettre une émancipation des désirs et de la vie. Ce mouvement développe également une critique du cinéma et répand la pratique du détournement. Avec les jeunes lettristes, l’IS regroupe également le mouvement Cobra et des artistes en rupture avec un surréalisme vieillissant. Contre l’art bourgeois et professionnel, Cobra lutte pour un art populaire à travers une « expression vitale, directe et collective ». Contre la culture existante, Cobra s’attache à l’art créatif et à l’expérimentation. « Une liberté nouvelle va naître pour permettre aux hommes de satisfaire leur désir de créer » estime ce mouvement qui s’attache ainsi à une transformation radicale de la société et de la vie.


En 1957, ses différents mouvements s’organisent dans l’Internationale situationniste. Guy Debord développe alors ses réflexions sur le dépassement de l’art et la critique de la vie quotidienne. « Ce qui caractérise l’IS, c’est justement le refus de compromission avec le monde moderne et cette volonté de rompre avec la fonction d’artiste, au sens actuel du terme » souligne Pascal Dumontier. Mais les artistes qui rejettent la révolution sociale sont rapidement exclus de l’IS. La critique de la vie quotidienne débouche vers une réflexion globale de la société, et l’IS aspire désormais à réaliser la théorie révolutionnaire de son temps. En 1961, l’IS se rapproche des groupes conseillistes, notamment Socialisme ou Barbarie. « La participation et la créativité des gens dépendant d’un projet collectif qui concerne explicitement tous les aspects du vécu » estime l’IS qui replace la critique de la vie quotidienne dans une perspective révolutionnaire. « Sans la critique de la vie quotidienne, l’organisation révolutionnaire est un milieu séparé, aussi conventionnel, et finalement passif, que ses villages de vacances qui sont le terrain spécialisé de ses loisirs modernes » rappelle pourtant l’IS. La révolution doit surtout permettre de rendre la vie passionnante. En 1967 Guy Debord publie La société du spectacle et Raoul Vaneigem présente son Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations. Avec les mouvements dada et surréaliste, l’IS se réfère au mouvement ouvrier anti-autoritaire, à la pensée de Marx et de Bakounine, à celle de Rosa Luxembourg et Henri Lefebvre mais aussi au communisme de conseils.

 

 

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Réinventer la révolution contre l’aliénation moderne


La théorie situationniste s’attache à critiquer les nouvelles formes d’aliénations issue de la modernité marchande. « La compréhension de ce monde ne peut se fonder que sur la contestation. Et cette contestation n’a de vérité, et de réalisme, qu’en tant que contestation de la totalité » affirme l’IS en 1962. La critique de la modernité actualise les courants chauds du marxisme dans le contexte de la société de consommation. La société spectaculaire marchande ajoute l’aliénation idéologique à l’aliénation économique. « La logique de la marchandise règne sur l’ensemble du système social, où les individus, exploités dans leur travail, réifiés dans leur vie quotidienne, ont perdu tout pouvoir et tout contrôle sur leur propre vie » décrit Pascal Dumontier pour synthétiser la pensée situationniste. La bureaucratie et les États imposent un mode de travail, de loisirs, de consommation, planifie l’espace avec l’urbanisme, et le temps avec la séparation entre temps de travail et « temps libre ». Raoul Vaneigem décrit un « monde où la garantit de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui ». Travail, consommation, loisirs, culture, espace de vie: l’aliénation colonise tous les aspects de la vie. La notion de spectacle permet d’expliquer la passivité de la population par le développement l’industrie du divertissement et de la communication et l’intégration de la classe ouvrière dans la modernité marchande.


Mais les situationnistes développent également une critique radicale des pseudos pensées de la contestation. Psychologues, sociologues, philosophes et autres « vedettes de l’Inintelligence » sont intégrés au système qu’ils prétendent le contester. Ils favorisent l’intégration de la contestation à la société du spectacle. De Jean-Paul Sartre à Henri Lefebvre , en passant par la revue Arguments, tous les contemporains des situationnistes reçoivent leurs injures florissantes. Les différents courants révolutionnaires sont critiqués. Les situationnistes se rattachent à l’expérience des conseils ouvriers. Les syndicats et les partis permettent l’intégration de la classe ouvrière dans la société marchande. Guy Debord, dans La société du spectacle, dresse un bilan critique du mouvement ouvrier et souligne même quelques limites dans la pensée de Marx. Le déterminisme historique, l’économisme, le scientisme et la prise du pouvoir d’État sont des limites du marxisme déjà soulignées par Karl Korsch. L’anarchisme  est critiqué pour son idéologie et son idéalisme déconnecté du sens pratique. Le marxisme-léninisme, le bolchevisme et le stalinisme forment une idéologie contre-révolutionnaire qui s’attache à discipliner les prolétaires dans une organisation hiérarchisée. En 1917, les « propriétaires du prolétariat » que sont les bureaucrates bolcheviques ont restauré l’économie capitaliste menacée par le mouvement des soviets. Les situationnistes, qui soutiennent les luttes anti-coloniales, critiquent les mythologies tiers-mondistes. Maoïsme, Fanonisme, Castro-Guévariste, Titisme sont autant d’idéologies qui justifient l’apparition de nouveaux maîtres pour restructurer l’économie et recomposer la société d’exploitation.


« La révolution est à réinventer, voilà tout », affirme l’IS dès 1961. Le prolétariat demeure le sujet révolutionnaire et se définit comme l’ensemble des personnes qui n’ont aucun pouvoir ou contrôle sur l’emploi de leur vie. Le projet des situationnistes s’appuie sur les Conseils ouvriers pour permettre une autogestion « étendue à toute la production et à tous les aspects de la vie sociale». Ils se réfèrent, entre autres, aux expériences historiques de la Commune de Paris en 1971, des Conseils en Allemagne en 1919, de la révolution espagnole en 1936 et de l’insurrection de Budapest en 1956. Mais le conseillisme des situationnistes s’enrichit d’une critique de la vie quotidienne. « Ceux qui parlent de luttes des classes et de révolution sans se référer explicitement à la vie quotidienne, sans comprendre ce qu’il y a de subversif dans l’amour et de positif dans le refus des contraintes, ceux-là ont dans la bouche un cadavre » estime Raoul Vaneigem. L’art, la poésie, la créativité, le jeu doivent permettre de construire une vie passionnante. « La révolution, pour les situationnistes, c’est avant tout la réalisation d’une immense fête où la transformation du monde s’accompagne d’une changement radical et total de la vie, enfin réellement vécue » souligne Pascal Dumontier. Les situationnistes se distinguent des idéologies révolutionnaires pour attaquer la modernité et développer la pensée la plus radicale.

 

 

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Une organisation de théoriciens révolutionnaires


La question de l’organisation demeure centrale pour l’Internationale situationniste, comme pour tous les mouvements révolutionnaires, afin de relier de manière cohérente théorie et praxis. L’IS, malgré une pensée radicalement libertaire, adopte une organisation centralisée. Les groupes locaux peuvent avoir une action autonome, mais en dehors de l’IS. En 1966, la section française apparaît la plus massive, avec dix membres, pour une internationale qui ne comprend pas plus de quinze membres à travers le monde. Mais l’IS privilégie la cohérence théorique sur la quantité de membres. Le déviationniste ou la simple inactivité sont sanctionnés par une intraitable politique d’exclusion. En 1962, l’IS préfère limiter l’accès à l’organisation, plutôt que de déclencher des vagues d’exclusions.

Pour devenir situationniste, il faut refuser toute compromission avec les penseurs d’État et accepter les condamnations de personnalités ou courants intellectuels contemporains. Les situationnistes critiquent également toute forme de militantisme. L’organisation doit favoriser la participation et la créativité de tous ses membres. La séparation entre théorie et pratique, la spécialisation des tâches sont rejetées pour être des embryons de bureaucratie. Mais l’IS, qui se propose de devenir « le plus haut degré de la conscience révolutionnaire », regroupe surtout des théoriciens et se considère comme la seule véritable organisation révolutionnaire.


Après avoir rompu avec Henri Lefebvre et Socialisme ou Barbarie, l’IS se rapproche de groupes révolutionnaires en dehors de la France comme la Zengakuren au Japon. Mais les situationnistes refusent d’entretenir des relations avec les groupes gauchistes qui défendent le maoïsme, le castrisme ou perçoivent l’autogestion en Algérie et en Yougoslavie. Ils constatent la déchéance du mouvement anarchiste français. En 1967, la Fédération anarchiste dénonce un « complot situationniste » en son sein et doit alors faire face à plusieurs scissions. L’IS se rapproche surtout des groupes conseillistes comme Informations et correspondances ouvrières (ICO). Malgré des divergences théoriques avec ce groupe. Les situationnistes semblent influents surtout par la diffusion leurs écrits. Le détournement de films, de bandes dessinées, de comics et même d’affiches publicitaires permettent de répandre les idées situationnistes. Mais, à la veille de Mai 68, les multiples exclusions ont réduit les effectifs de l’IS qui semble alors limitée dans sa pratique.

 

 

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Contestation en milieu étudiant


L’Internationale situationniste perçoit dans les mouvements étudiants au Japon, avec les Zengakuren, et à Berkeley aux États-Unis, une contestation globale de la société. Les idées situationnistes se diffusent dans les universités pour participer au déclenchement de Mai 68. En 1966, des étudiants de Strasbourg impriment massivement, aux frais de l’Unef qui est un syndicat étudiant, une brochure intitulée De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel, et de quelques moyens pour y remédier. Ce texte expose les idées situationnistes pour dénoncer l’aliénation des étudiants réduits à la soumission et à la passivité.

« Esclave stoïcien, l’étudiant se croit d’autant plus libre que toutes les chaînes de l’autorité le lient » affirme ce texte qui dénonce l’État et la famille. L’Université fabrique alors les futurs cadres de la société capitaliste et répand l’idéologie qui leur correspond. « L’étudiant est un produit de la société moderne, au même titre que Godard et Coca Cola. Son extrême aliénation ne peut être contestée que par la contestation de la société toute entière » ironise la brochure. L’étudiant doit se révolter pour s’organiser avec les classes exploitées pour construire un mouvement révolutionnaire de critique globale de la société capitaliste. Cette brochure s’inscrit dans un climat d’une agitation joyeuse qui règne à Strasbourg.Des cours et des conférences sont perturbés par des jets de tomates sur les intervenants.

 

Un comics détourné, Le retour de la colonne Durruti, expose de manière originale les idées situationnistes. « Les J.C.R. moi aussi je les encule » proclame Lénine dans ce comics pour dénoncer les jeunes trotskystes. Deux cow-boys à cheval discutent de la réification. « Qu’est-ce qui te fait le plus rigoler toi, les fascistes, l’U.E.C., les gaullistes, les J.C.R. ou les anarchistes du Monde Libertaire ? » demande une brosse à dents. « Oui c’est vrai tous ses gens sont solidaires de ce vieux monde contre lequel il faut maintenant engager le combat » répond l’autre brosse à dents. Les médias, les autorités universitaires et des organisations politiques dénoncent les agitateurs proches des situationnistes.

Les Strasbourgeois proposent la dissolution de l’Unef, pour dénoncer son avant-gardisme, son sous-réformisme et l’imposture du syndicalisme étudiant. Si la motion est rejetée, plusieurs étudiants partagent les idées situationnistes, notamment à Nantes, et leur brochure est de nouveau éditée en 1967. Un étudiant est menacée d’exclusion de l’Université pour un texte qui insulte le recteur, mais il fédère un large soutien y compris de la part d’intellectuels comme Daniel Guérin. Cet étudiant se présente aux élections de la Mnef, mutuelle étudiante, pour défendre la liberté sexuelle et les idées de Reich. Il perd les élections et subit les critiques de l’IS qui le perçoit comme un bureaucrate. De nombreux groupes entrent en conflit avec l’IS mais se réfèrent toujours aux idées des situationnistes.


A Nanterre, des étudiants prévoient d’occuper les Cités-U dont le règlement interdit la circulation des garçons dans le bâtiment des filles. Derrière le chahut juvénile, une contestation globale s’exprime. « C’est déjà l’écho du slogan situationniste « Vivre sans temps morts, jouir sans entraves », associés aux influences des idées de Fourier et de Reich qui se fait entendre » souligne Pascal Dumontier. A Nantes les étudiants sont influencés par les idées situationnistes, mais aussi anarcho syndicalistes. Ils occupent les cités U et participent au mouvement ouvrier local. Ses différentes formes de contestation préfigurent Mai 68. Les étudiants participent aux manifestations ouvrières pour tenter d’occuper le rectorat et affronter la police dans la rue. La répression alimente la radicalisation politique à Nantes.

Le groupe des Enragés participent à la contestation dans l’université moderne de Nanterre. La critique des conditions de vie, sur le campus et dans les résidences, s’accompagne d’une remise en cause de l’enseignement. Les jeunes anarchistes de Nanterre ouverts aux idées nouvelles de groupes libertaires et de l’IS, sont exclus de la Fédération anarchiste (FA) pour marxisme et situationnisme.

Les Enragés partagent les idées mais aussi les modes d’action des situationnistes, comme le scandale. Ils tentent d’interrompre les cours et perturbent même une représentation de jeunes poètes, qualifiés de « nouvelle race de flics ».Graffitis sur les murs, distributions de tracts, mot d’ordre de boycott des examens: les Enragés multiplient les scandales virulents. « La jouissance est notre but: TRANSFORMER LE MONDE C’EST AUSSI CHANGER LA VIE » affirme un tract qui développe une critique radicale du monde moderne. La police, appelée par le doyen pour restaurer l’ordre sur l’université, doit fuir sous les jets de projectiles des Enragés et d’autres étudiants. Les Enragés diffusent des affiches, des textes et des bandes dessinées qui opposent les étudiants les plus radicaux à toutes les institutions comme les syndicats, les enseignants et l’administration. Les Enragés quittent ensuite Nanterre, et le mouvement du 22 mars prend le relais de la contestation. Mais ils laissent des slogans sur les murs. « Professeurs, vous êtes vieux… votre culture aussi », « Les syndicat sont des bordels. L’U.N.E.F. est une putain », « Ne travaillez jamais », «Prenez vos désirs pour la réalité », « L’ennui est contre-révolutionnaire »: tous ses graffitis diffusent la pensée situationniste. Les étudiants permettent d’articuler cette théorie avec une pratique de lutte et de contestation.

 

 

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L’explosion de Mai 68


Les étudiants occupent les universités et les ouvriers occupent leurs lieux de travail. Mai 68, mouvement de grève générale, permet aux situationnistes de mettre en pratique leur théorie. Les Enragés se démarquent des étudiants gauchistes car ils ne se contentent pas de protester contre les réformes universitaires mais s’attachent à une contestation plus globale de la société. Les situationnistes participent activement à la nuit des barricades du 10 au 11 mai. Ils participent à l’occupation de la Sorbonne au soir du 13 mai. «Occupation des usines - Conseils ouvriers - Comité Enragés-Internationale situationniste » indique une banderole sur le fronton de la "salle Jules Bonnot". Les graffitis lyriques et poétiques donnent la parole aux murs de l’université pour se distinguer des slogans ronronnants du gauchisme fossilisé. L’assemblée générale qui se réunit chaque jour devient le seul organe de décision pour désigner un Comité d’Occupation. Assemblée générale, liberté d’expression, responsabilité et révocabilité des mandataires élus dessinent une véritable démocratie directe.

Mais les manœuvres des organisations politiques et syndicales perturbent ce fonctionnement, avec la création de commission auto-proclamées. Le Comité d’Occupation soutien les occupation d’usines et appelle à la formation de Conseils ouvriers. Des télégrammes sont envoyés aux bureaux politiques des partis communistes d’URSS et de Chine. « Tremblez bureaucrates. Le pouvoir international des Conseils Ouvriers va bientôt vous balayer. L’humanité ne sera heureuse que le jour où le dernier des bureaucrates aura été pendu avec les tripes du dernier des capitalistes », prévient le télégramme. Mais les situationnistes quittent la Sorbonne dès le 16 mai. Ils dénoncent la passivité des étudiants face aux manœuvres des gauchistes, mais leur message conseilliste trouve peu d’écho dans le milieu étudiant. Ils se tournent alors vers le mouvement ouvrier.

Le 17 mai 1968 les situationnistes et ceux qui partagent leurs idées fondent le Comité pour le maintien des occupations (CMDO). Cette organisation conseilliste tente de créer des liaisons entre les différents lieux de travail occupés. Le CMDO défend le programme d’une démocratie directe totale fondée sur le pouvoir absolu des Conseils Ouvriers. Le CMDO publie des textes et des affiches mais se distingue des autres groupes conseillistes qui, malgré leur critique des syndicats, restent tolérants à l’égard des gauchistes. Surtout, le CMDO insiste sur la critique de la vie quotidienne et lutte pour une autogestion généralisée à tous les aspects de la vie. La transformation du monde doit s’accompagner d’un changement de vie. Le CMDO traduit ses textes et inscrit Mai 68 non seulement dans une filiation historique mais aussi dans la perspective d’une révolution à l’échelle internationale. Les situationnistes s’attachent à critiquer toutes les bureaucraties, syndicales ou politiques, staliniennes ou gauchistes, qui loin de « trahir » le mouvement apparaissent comme « un mécanisme d’intégration à la société capitaliste ». La signature des accords de Grenelle par la CGT pour appeler à la reprise du travail confirme ses analyses. Les situationnistes interviennent dans ce mouvement de lutte pour le radicaliser au maximum.

 

 

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Une influence théorique


Les idées situationnistes irriguent la révolte de Mai 68. A Strasbourg, tracts et graffitis animent un mouvement hostile aux militants mais qui semble restreint à l’université. A Nantes, la révolte semble particulièrement violente et radicale. Les Enragés de Nantes participent activement aux actions avec les ouvriers en grève. Cette ville annonce les prémices d’une jonction entre le mouvement étudiant et le mouvement ouvrier. Mais des groupes influencés par les situationnistes existent dans plusieurs villes de France, comme Bordeaux ou Toulouse. Surtout, la critique de la vie quotidienne et les axes de lutte portés par l’Internationale situationniste irradient l’ensemble du mouvement de Mai 68. L’aspiration à vivre pleinement, sans temps morts et sans entraves, la fête révolutionnaire, l’importance accordée à la créativité, au désir, au plaisir: toutes ses idées présentes en Mai 68 s’inscrivent dans une filiation situationniste.

Face à la récupération de la contestation par l’idéologie marchande, les situationnistes refusent toute forme de distinction et de participation à des cercles littéraires et artistiques. Ils pratiquent l’insulte, loufoque et poétique, pour répondre à de telles invitations. Mais le « situationnisme » devient rapidemment une marchandise comme une autre, assimilée à la culture pop. Les situationnistes refusent le spontanéisme et l’absence de réflexion des groupes conseillistes et demeurent partisans d’une organisation politique qui lutte pour le communisme de conseils.

Des groupes autonomes, influencés par les idées de l’IS, maintiennent une agitation dans les facs et les lycées. L’émeute et la guérilla urbaine deviennent un jeu. « C’est à tous les moments de notre VIE QUOTIDIENNE que nous devons et nous pouvons nous LIBERER de tout ce qui nous opprime », affirme l’éditorial du numéro 1 du journal Vivre sans temps mort, jouir sans entraves. Grèves sauvages et auto-réductions deviennent des pratiques valorisées. Mais divers groupes pro-situs se répandent avec le style littéraire de l’IS dégénérescente et qui perdure encore aujourd’hui. L’Internationale situationniste se désagrège jusqu’à sa dissolution en 1972.

Les idées situationnistes expriment une critique radicale du monde moderne, et le courant le plus extrémiste et révolutionnaire de la contestation généralisée en Mai 68. De nouvelles formes d’expression, artistiques ou politiques, permettent de diffuser ses idées. La révolution apparaît comme une fête. Surtout, ils participent activement à la radicalisation du mouvement de mai 68.

Mais l’Internationale situationniste demeure une organisation de théoriciens qui reste élitiste. Pourtant, tous les êtres humains doivent pouvoir s’exprimer, à travers des idées ou une sensibilité critique, dans une perspective de libération des désirs et des passions.

Le jeu, l’utopie créatrice, la révolution comme fête doivent permettre de rompre avec l’aliénation dans la vie quotidienne. Avec les situationnistes, la théorie et la pratique révolutionnaire sortent des vieilles idéologies. Ils expriment le désir de transformer le monde pour changer la vie, radicalement.

 

Source: Pascal Dumontier, Les situationnistes et Mai 68. Théorie et pratique de la révolution (1966-1972), Ivrea, 1995

 


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Pour aller plus loin :

Anna Trespeuch « L' Internationale situationniste : d'autres horizons de révolte », Matériaux pour l’histoire de notre temps 2/2009 (N° 94)

 

Jean-Christophe Angaut « La fin des avant-gardes : les situationnistes et mai 1968 », Actuel Marx 1/2009 (n° 45)

 

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Vendredi 27 avril 2012 5 27 /04 /Avr /2012 12:20

 

 

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Alors que les élections présidentielles s’organisent, il semble indispensable de réfléchir sur les limites de la démocratie, et sur les moyens de l’abattre.

 

« Les enfants croient au Père Noël, les adultes votent », Pierre Desproges: c’est sur cette exergue humoristique que s’ouvre le texte de Léon de Mattis consacré aux élections et, plus largement, à la démocratie. Dans son livre au titre percutant, Mort à la démocratie, il souligne les limites et la vacuité du formalisme démocratique. La logique de représentation et de délégation organise la passivité. Seuls les mouvements de révoltes brisent le ronronnement quotidien de la domination, pour permettre de réellement transformer le monde.

 

 

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Dans les arcanes du Parti socialiste

 

Le premier texte offre un témoignage subjectif de la vie politique au Parti Socialiste à la fin des années 1980, dans une section parisienne. Alors que ce parti s'apprête à reprendre le pouvoir sous fond de rejet du sarkozisme et de ses "affaires", il semble intéressant de rappeller la réalité du PS, véritable pépinière de bureaucrates. Social-démocrate à l’ancienne, l’auteur s’immerge dans une section de rocardiens et autres modernistes libéraux. Il décrit la sociologie des militants socialistes, cadres dans la pub ou dans diverses entreprises, et souvent passés par des cabinets ministériels. A l’image des autres socialistes, il semble coupé des mobilisations sociales. En 1986, il participe aux manifestations contre la loi Devaquet, mais il ne comprend pas les tracts qui soulignent les limites de cette lutte. « Je n’arrive pas à imaginer une autre solution que la conquête du pouvoir par des voix démocratiques » témoigne Léon de Mattis. 

Le récit est émaillé de dialogues parfois savoureux. Le récit de l’ascension de Manuel, au détriment d’Alain B., restitue l’ambition politicienne des deux ténors actuels de l’idéologie sécuritaire. « On l’a choisit parce que c’était vraiment le petit jeune qui en veut. Dans les universités d’été, il s’arrangeait toujours pour être pris en photo à côté de Rocard » décrit Claire pour évoquer Manuel.

Léon de Mattis décrit également la bataille interne pour s’imposer pour les élections municipales. Le PS inscrit tous les jeunes sur les listes, évidemment en position de non éligibles, pour se donner une bonne image. Pourtant, Léon ne considère pas les politiciens de haut vol comme antipathiques. « Ils sont finalement plus honnêtes parce qu’ils savent faire sentir, en même temps que la manœuvre, la nécessité de manœuvrer », souligne l’auteur. Loin de toute forme d’indignation sur les dérives de la politique, ce récit décrit le fonctionnement normal de la démocratie qui comporte inéluctablement sa part de « magouilles » et de carriérisme.

 

 

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La soumission démocratique

 

Léon de Mattis dénonce le système d’élection du président, à partir de l’exemple des élections américaines en 2000 qui opposent Bush à Al Gore. Le candidat élu n’est pas celui qui recueille le plus de voix. Il évoque ensuite l’abstention en France, entre ceux qui ne vont pas voter et ceux qui ne sont même pas inscrits. L’élection ne représente donc pas l’expression d’une volonté populaire. Surtout, le vote permet de légitimer le système démocratique. Il évoque les élections en 2002, avec la dénonciation de l'abstention et le vote Chirac pour s’opposer à Le Pen. « Il semblerait plutôt que seuls ceux qui se sont abstenus au deuxième tour de la présidentielle peuvent aujourd’hui se dédouaner de la responsabilité de la chasse à l’enfant sans papiers que Sarkozy a déclenché dans les écoles, les collèges, les lycées. Bien plus que l’abstention, c’est le vote qui fait du citoyen le complice des infamies du pouvoir » estime Léon de Mattis. 

Mais il insiste surtout sur l’inutilité du vote pour changer la société et raille les initiatives de starlettes qui se mobilisent pour la participation électorale dans les quartiers populaires. « Pourtant, ce qui fait que les discriminations existent n’est pas quelque chose que le vote ou le système politique a la possibilité d’abolir: tout simplement parce que c’est un effet de ce même système. C’est bien ce quotidien fait d’humiliation et d’écrasement qui rend visible faux tout les principes de l’intégration citoyenne » estime Léon de Mattis.

 

 Un bulletin dans l'urne Couleur

 

L’action directe contre le légalisme

 

Le vote, par son inutilité, n’apparaît pas comme un enjeu central et décisif. Pire, il permet de justifier et de légitimer l’ordre existant. « Le vote n’est pas une manière de s’exprimer. Le vote n’est pas une manière de donner son opinion. Le vote est, par excellence, le moyen de faire fermer sa gueule à ceux qui ont des choses à dire. C’est même l’argument le plus commun de ceux qui veulent que surtout rien ne change. Cette loi a été votée. Ce gouvernement a été élu » analyse Léon de Mattis. Il devient ainsi illégal et illégitime de lutter, de faire grève, d’occuper, de bloquer. Mais les représentants élus ne représentent qu’eux même et leurs intérêts de classe. « Ceux là même qui veulent nous interdire d’agir au nom du résultat des élections ne représentent rien ni personne, si ce n’est le pouvoir que l’État leur attribue dans l’intérêt de sa conservation » explique Léon de Mattis. Il remet en cause le principe même de représentation qui impose une inégalité entre les représentants qui peuvent s’exprimer et les représentés qui doivent subir les décisions prises sans eux. « Tout le monde a une capacité égale à s’exprimer et personne n’a la légitimité pour discourir tandis que d’autres devraient se taire » souligne Léon de Mattis.

Mais il critique également le démocratisme et la logique de représentation qui s’impose dans les luttes sociales, avec ses porte-parole, ses petits chefs, ses syndicalistes et ses bureaucrates. Le syndicat permet d’intégrer le prolétariat dans la société capitaliste à travers des aménagements pour contenir la colère des exploités. « Le patronat et l’État se cherchent toujours des interlocuteurs « responsables » pour représenter ceux qui luttent contre eux: ils savent que c’est le meilleur moyen d’en stériliser la puissance potentielle » explique Léon de Mattis. Mais, malgré la méfiance à l’égard des syndicalistes, des dispositifs comme la « démocratie directe » peuvent comporter des limites. Les assemblées générales étudiantes acceptent les étudiants opposés à la lutte mais rejettent les non étudiants qui sont concernés par le mouvement. « Par la vertu des procédures démocratiques, le mouvement perdait sa puissance rebelle et se retrouvait pieds et poings liés entre les mains de ses détracteurs: ainsi le vote jouait-il pleinement son rôle, celui d’être l’organisation sociale de la passivité » souligne Léon de Mattis. Ses assemblées passent leur temps à voter des revendications inutiles et ceux qui luttent n’ont d’autre argument à opposer aux anti-bloqueurs que celui de la légitimité du blocage puisqu’il a été voté. « Il n’y a aucune permission à demander avant de s’opposer en actes aux décrets du pouvoir qui nous oppresse. La sédition n’a pas besoin de se justifier. Elle est en elle-même sa propre justification » souligne Léon de Mattis. A l’acte passif du vote, il oppose l’engagement réel de la révolte. 

 

 

mouvement social

 

L’oppression de l’État

 

Les théories de l’État, du contrat social et de la démocratie reposent sur le constat faussé d’une nature humaine supposée bonne ou mauvaise. « Il n’y a que des formes sociales plus ou moins oppressantes ou plus ou moins libres selon la nature des dispositifs sur lesquels elles reposent » explique au contraire Léon de Mattis. 

Une analyse en termes de classes sociales permet de comprendre l’État qui apparaît comme la forme d’un rapport de force social. Cette domination découle d’un rapport de classe et du capitalisme. « Dans ce rapport, il y a un pôle dominant, qui est la classe capitaliste, et un pôle dominé, les classes exploitées. La démocratie, en tant que régime particulier de l’État, n’est rien d’autre qu’une des modalités possibles de la mise en forme de la domination capitaliste » explique Léon de Mattis. L’État, loin d’être neutre, n’est pas un arbitre impartial des conflits sociaux. L’apologie des services publics et du recours à l’État par la gauche de gauche  permet alors d’améliorer le fonctionnement du capital, mais pas d’abolir l’exploitation et la domination. 

La démocratie apparaît comme une forme de l’État pour permettre la domination du capital, la dictature en est une autre. Avec la torture ou différentes formes d’état d’exception, la démocratie peut également utiliser les pratiques des régimes autoritaires lorsque l’État et ses intérêts semblent menacés. « Un monde libéré des contraintes de l’argent et de l’État, un monde sans exploitation et sans domination ne serait en rien une « démocratie » » souligne Léon de Mattis.

Contre la démocratie, il préfère les révoltes, les émeutes et les mouvements sociaux radicaux. Transformer le monde semble la seule issue, à partir des pistes de libération qui existent déjà. « Les expériences de discussions ou d’actions collectives anti-démocratiques, anti-hiérarchiques et anti-autoritaires existent déjà, et leurs formes ne cessent d’évoluer au gré des évènements et des choix collectifs » souligne Léon de Mattis. 

 

Source: Léon de Mattis, Mort à la démocratie, L’Altiplano, 2007

 

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Pour aller plus loin:

Des informations sur le livre Mort à la démocratie sur le site de l'éditeur L'Altiplano

Des interventions radio de Léon de Mattis sur le site Anarsonore

Léon de Mattis, "Démocrature", journal Et alors ? n°5

Léon de Mattis, "Etat et terrorisme", 21 juillet 2008

Jean-Pierre Garnier, "Les didons de la farce électorale", 26 avril 2012


 

Par zones-subversives - Publié dans : Anarchisme révolutionnaire
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